Je vous ai parlé la dernière fois de l’arrivée de la police de proximité. Mais, allez-vous me demander (si,
si, réfléchissez bien, vous alliez me le demander) : concrètement, qu’a-t-elle changé ?
Et bien, au niveau organisationnel, pas mal de choses. Dans n’importe quel commissariat de France, la
première mission qui échoit à la police est d’assurer la Police-Secours. On peut se goinfrer autant que l’on veut de fictions et de reportages et fantasmer sur le travail des unités
d’investigation, des services spécialisés et des guerriers (ceci dit sans vouloir les dénigrer aucunement) du RAID ou du GIPN. Quant, dans la rue, quelqu’un cri « A l’aide, on
m’agresse ! » ou « Au voleur, au voleur ! », le premier travail de la police est de lui porter secours.
On peut tourner le problème dans tous les sens, comme n’importe quel autre service d’urgence, la tâche
primordiale de la police est de porter assistance aux personnes et de protéger leurs biens. Donc dans tous les commissariats, il y a des unités de Police-Secours (appelées communément
« unités de roulement ») dont le travail principal est de se charger des interventions de Police-Secours, majoritairement reçues par téléphone via le 17.
Une fois qu’on a quelqu’un pour se charger de ce genre de choses, on peut penser à d’autres tâches (qui n’en
sont pas moins importantes) comme le recueil et l’exploitation de l’information judiciaire. J’entends par là, la prise de plaintes et la collecte de renseignements qui permettront de mener à bien
une enquête visant à identifier et interpeller les auteurs de crimes ou de délits qui n’ont pu être appréhendés lors de la commission des faits.
Tout ceci permet la bonne marche de la première tâche d’un gardien de la Paix, et de la police en
général : assurer la protection des personnes et des biens. C’est là, l’une des libertés fondamentales indispensable à l’établissement d’un état de droit, nécessaire à n’importe quelle
démocratie. Si vous pensez que la principale occupation d’une force de police est de limiter votre liberté, vous faites fausse route. Elle est, au contraire, de la protéger.
Si la police ne le faisait pas, seuls ceux qui en ont les moyens (soit les plus forts, soit les plus riches)
pourraient jouir de leurs droits.
Tout ça pour en arriver où ? Au recueil de l’information judiciaire. Attention, je ne parle pas de James
Bond et autres espions en culottes plus ou moins courtes. Je parle de vie réelle et quotidienne. Et dans le cas qui m’amène, je parle des ilotiers.
Un ilotier, c’est, je devrais plutôt dire c’était, généralement un ancien, de préférence d’aspect bonhomme et
au contact facile. Chargé d’établir une relation amicale avec la population d’une zone géographique définie. Chargé de donner un visage à la police, de préférence plutôt sympathique auprès de
Monsieur Toutlemonde. Afin de lui permettre de devenir un interlocuteur privilégié qui inspire la confiance.
Concrètement, il se fait connaitre auprès des commerçants et des résidents. Il prend le temps de discuter. Il
est présent à la sortie des écoles ou sur les marchés. Il écoute maman lui raconter ses problèmes avec son fils ou mamie lui expliquer ses malheurs. S’il en a les moyens il tente de régler les
différends d’une façon plus durable que ne peut le faire une intervention de police-secours. Il connait les visages, les noms et les habitudes. Et ce depuis des années. Il dit aux gamins
« Faites pas les cons, j’ai tiré les oreilles de vos parents ! ».
C’est surtout une source d’information inestimable. Il n’y avait rien de surprenant à voir un inspecteur
l’alpaguer au coin d’un couloir pour lui dire :
-
On a eu un braquage hier soir, j’avais pensé à Machin, Truc ou Bidule, t’en dis quoi ?
-
Machin, il a pris la branlée du siècle par son père, il l’a envoyé dans la famille pour y être recadré. Truc,
il s’est fait choppé sur la côte d’Azur pour un braquage, justement. Il est au trou depuis un mois et il a encore un moment à faire. Et Bidule, il s’est marié et il a un bout de chou. Sa femme
est un vrai dragon, elle l’a collé à gratter à l’usine. Il a l’air de s’y tenir. »
L’ilotier n’était soumis à aucun objectif chiffré. Pas de contraventions, pas d’interpellations minimales
même s’il lui arrivait d’en faireen cas de nécessité à cause de la loi du « tombe dessus » (« Oh ! Toi !? Tu ramènes un mec ? Bah ouais, obligé, je suis tombé
dessus »). Pour éviter de ternir son image et de le faire passer pour un « méchant flic ».
Mais au-delà de la mine d’or qu’il représente, il a un aspect terriblement dérangeant. Son activité n’est
absolument pas chiffrable. Les rapports humains ne sont pas quantifiables. Toutes les infractions que son travail de prévention et d’information a pu permettre d’éviter n’entrent pas dans
les statistiques. Et à l’ère du Chiffre, c’est inacceptable.
Et la P.U.P. dans tout ça ? Elle n’a, ni plus ni moins, fait que fondre une partie de l’activité
Police-Secours et l’ilotage dans un seul et même service sectorisé. Chargé du recueil de l’information, du traitement du « petit » judiciaire et des interventions de police sur son
secteur. Chargé d’être « connu et reconnu par la population ». Ce qui résume assez bien l’activité des ilotiers depuis une trentaine d’années.
Le principe de sectorisation implique qu’une unité de police de proximité ne travaille que sur un quartier ou
un groupe de quartiers donnés. Cependant, monter une nouvelle unité de toutes pièces sans l’apport d’effectifs supplémentaires revient à déshabiller Pierre pour habiller Paul. Cela se fait au
détriment des autres secteurs. Les commissariats qui ont eu droit à plus d’effectifs ont pu s’en sortir correctement. Les autres étaient voués, sinon à l’échec, au minimum au statut quo. Et
sachant que depuis la mise en place de la P.U.P. les effectifs globaux de la Police Nationale ont fondu comme neige au soleil, je vous laisse tirer la conclusion qui s’impose : dans le
meilleur des cas, les choses sont redevenues comme avant.
Ca, c’était pour l’organisationnel, mais il serait bien trop réducteur de se contenter de cet aspect. Je vous
dis donc à bientôt pour la suite.