Chat Noir.

Publié le par Jayos

Chère Madame,

 

Je ne me souviens plus de votre nom et vous ne connaissez pas le mien. Nous nous sommes pourtant rencontrés. Peut être même vous souvenez vous de moi. C’était un matin, vers onze heures. J’achevais mon tout premier cycle de travail en tant que policier professionnel (excusez du peu). Je patrouillais avec un ancien, un des tous meilleurs flics que j’ai eu l’occasion de côtoyer jusqu’à présent. On nous avait donné un pli à déposer dans la cité du coin.

 

-         Reste dans la voiture, je vais jusqu’aux boîtes aux lettres et je reviens, m’a dit mon collègue.

 

Je me suis empressé de ne rien faire pour lui obéir. Cependant, je vous ai remarquée. Vous vous teniez devant l’entrée du hall d’immeuble voisin. Grande, black comme on dit par là bas, bottes noires montantes et manteau de fourrure. Vous me regardiez (en tout cas la voiture) tout en faisant semblant de ne pas me regarder. Ce qui n’est pas du tout facile à faire et ce qui attire l’attention d’un flic à cent kilomètres à la ronde à coup sûr. Vous vous teniez une main dans un foulard de couleurs vives et vous vous approchiez tout en faisant semblant de ne pas vous approcher, ce qui est encore plus dur à faire.

 

Lorsque mon collègue est ressorti, il vous a tout de suite repéré. Je le soupçonne même de vous avoir repéré avant d’entrer. Autrement dit, bien plus tôt que moi. Vous l’avez abordé et vous avez commencé à discuter. Je n’entendais pas ce que vous vous disiez mais je suis quand même descendu de voiture. Au cas ou, comme on dit.

 

Là, j’ai rattrapé la conversation au vol. Vous demandiez le chemin de la gare. Et mon collègue de s’approcher de vous en pointant le bout de la rue du doigt. Je me souviens m’être dit que la gare n’était pas du tout dans cette direction là. Bien sûr, mon collègue le savait mais il voulait que vous vous retourniez pour pouvoir vous subtiliser le couteau de cuisine qui dépassait de votre poche. Celui que je n’avais pas remarqué, vu que je ne voyais pas cette poche de là d’où j’étais (Il est balaise mon collègue, hein ?).

 

Il a fourré le couteau dans la voiture par la vitre ouverte et il a recommencé à discuter comme si de rien était en vous demandant si vous étiez blessée à la main. Ce n’était pas le cas et je n’ai toujours pas compris à ce jour pourquoi vous l’enveloppiez. Il vous a aussi demandé d’ouvrir votre manteau pour être sûr qu’il n’y avait rien d’autre. Une chose est sûre, le tissu était cher cette année là et vous n’aviez pas beaucoup de moyens.

 

Au bout d’un moment, nous sommes remonté dans la voiture. Enfin, l’ancien est remonté et j’ai fait pareil sans vraiment comprendre (tais toi et apprends petit, c’est comme ça qu’on devient grand). Il nous a conduit un peu plus loin, nous nous sommes garés et nous vous avons observé.

 

-         Tu as vu que c’était un homme ? me fit mon collègue.

-         Hein ?! répondis-je en bon campagnard.

-         Il est mal rasé là. Et de me montrer la base de sa gorge.

 

Je tombais des nues ! Il était plutôt belle femme en plus ! Comme quoi, quand on sort de son trou de verdure, il ne faut pas se promener à la ville tout seul au début, sinon il peut vous arriver des bricoles.

 

Au bout d’un moment l’ancien me fait :

 

-         Mais il racole ?!

 

Et il redémarre et nous dirige vers vous. En effet madame (vu le mal que vous vous donniez pour qu’on vous appelle madame, je vais continuer. Surtout que moi je n’y ai vu que du feu.), se pencher ostensiblement devant les automobilistes arrêté au feu en ouvrant votre manteau pour leur faire admirer les beautés du relief ce n’est pas recommandé à côté d’une école primaire.

 

Nous sommes revenus vous parler. Nous vous avons dit que nous avions décidé de vous emmener à la gare, histoire que vous ne vous perdiez pas. Mais que comme vous montiez dans une voiture de police il vous fallait porter les menottes. C’était le règlement. Vous n’aviez rien à craindre, nous vous les aurions enlevées sitôt arrivés à la gare. Sauf que c’est au commissariat que nous vous les avons enlevées.

 

Je sais ce que vous vous dites. C’est petit, mesquin et c’est un mensonge. Et vous avez parfaitement raison. A côté de cela, si on me donne le choix entre faire gober un bobard ou finir par un pugila avec un travesti en plein milieu de la cité à l’heure de la sortie des classes. J’aime autant ne pas me salir.

 

Une fois au commissariat, c’est posé un épineux problème, quant à la fouille, que mon collègue a parfaitement résumé en une phrase :

 

-         Alors m’sieur dame, vous êtes un monsieur ou une dame ?

 

Ce à quoi vous avez répondu que vous étiez une femme. Donc vous avez été fouillée par mes collègues féminines qui vous ont maudites par la suite. C’est pas beau de mentir (on appelle ça la réponse du berger à la bergère par chez moi). Mes petites camarades, toutes bien jolies et bien habillées, sont ressorties vertes mais pas de jalousie.

 

De notre côté, nous avons fait tout un tas de papiers et vous êtes officiellement devenue ma première interpellation en tant que Gardien de la Paix. Je sais que vous allez me dire que j’aurais mieux fait, sinon d’aller prendre contact avec la population masculine grecque, au moins de m’attaquer aux voleurs de banques et aux agresseurs de mamies. Ce à quoi je répondrai que je ne répondrai pas parce que je n’ai vraiment pas envie d’entrer dans ce genre de débat avec vous (d’autant que le temps que la lettre arrive, il va être froid, le débat).

 

J’avais fini mon cycle, je suis rentré chez moi pour mes deux jours de « week end » (en pleine milieu de semaine) et je suis revenu travailler après. J’ai appris que vous ne vous étiez pas bien comportée du tout pendant votre garde à vue. Tant et si bien que vous avez fini dans un hôpital psychiatrique.

 

Moi de mon côté je me suis retrouvé (au combien enchanté) en garde statique à l’hôpital. Je surveillais un détenu suicidaire qui a lui aussi fini en hôpital psychiatrique. Moi qui pensais ne plus jamais vous revoir, voilà que je me retrouve nez à nez avec vous au détour d’un couloir. Si je puis me permettre, en peignoir et sans le maquillage, ça surprend.

 

Vous m’avez demandé je ne sais plus quoi. Je vous ai écrit la réponse sur un bout de papier pour que vous ne l’oubliiez pas et nous ne nous sommes jamais revus.

 

Pourquoi toute cette histoire ennuyeuse à mourir me direz vous ? Ou peut être ne me le direz vous pas, elle vous concerne un peu aussi quand même. Et bien, c’est à cause de vous qu’on a commencé à m’appeler le chat noir, le porte poisse. Et je vous dois une réputation qui, même si elle quelque peu justifiée, ne m’a plus lâchée depuis plus de huit ans.

 

Bien à vous chère madame, où que vous soyez.

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