Maurice.

Publié le par Jayos

Cher Maurice,

 

Je sais que tu ne t’appelles pas Maurice. Tu ne sais pas comment je m’appelle. Nous nous sommes très souvent rencontrés. Maurice ça te va bien. Parce que tu pousses le bouchon un peu trop loin ! Et trop souvent surtout. Beaucoup trop souvent. En jargon technique, tu es ce qu’on appelle un biturin. Un poivrot, un alcoolique (pas anonyme). Je ne sais même pas combien de fois j’ai pu te ramasser ivre mort pour que tu ne te fasses dépouiller.

 

Ca a bien du t’arriver pourtant. Une fois, tu étais dans une geôle quand je suis arrivé. Tu portais une jupe et mardi gras ce n’était pas trop ton truc. Une autre fois c’était un sac poubelle qui te servait de pantalon. Parfois, quand tu repartais de chez nous, tu sentais bon la chlorophylle mais il n’y avait rien à faire, tu finissais invariablement par te retrouver au trou. Pour avoir ton identité, il suffisait de tourner la page du registre et de recopier.

 

Un jour, tu ne dois pas t’en souvenir, tu tenais à peine debout, sur le parking de l’hôpital (où on devait te faire passer une visite avant de te faire dégriser) je t’ai aidé à sortir de la voiture en te tenant par le bras. Tu t’es tourné vers moi, tu m’as regardé avec ta bonne tête de poivrot, tu m’a sourit de tout l’éclat de tes deux dents et dans un « merci » approximatif tu m’as soufflé ton haleine au visage. Je suis désolé Maurice, maintenant je peux te l’avouer, ce jour là, c’est moi qui ai vomi sur tes chaussures.

 

Et puis on t’a plus vu pendant un bon moment. On nous a dit que tu étais mort. Même si on t’engueulait quand on te ramassait. Même si parfois, bon ok, souvent, on ne te parlait pas bien, ça nous a fait chier d’apprendre ça. Et toi Maurice, tu le sais que pour nous chagriner il faut y aller un bon moment. Alors du coup, on a bu un coup à ta mémoire. Et pis v’la t’y que t’es revenu d’outre tombe ! T’étais parti en vacances ! Si c’est pas malheureux de faire prendre le chagrin aux gens comme ça. Mais on a quand même été content de te revoir en … j’allais dire en bonne santé … mais on va dire vivant … c’est mieux. Enfin, ça c’était jusqu'à ce qu’on s’aperçoive que tu t’étais oublié dans ton pantalon. Là on était moins content d’un seul coup.

 

Hey Maurice ! Tu te rappelles de ta copine ? Moi j’ai oublié son nom. Ce n’est pas plus mal d’ailleurs de ne pas se rappeler des noms parfois. Par contre, je n’arrive pas à oublier les images, c’est beaucoup moins pratique.

 

On était intervenus chez elle. Vous étiez complètement saouls tous les deux (faut dire, je crois qu’il fallait bien ça pour supporter tout le reste). Elle disait que tu lui avais piqué du fric mais elle était quasiment incompréhensible. Elle nous montrait un billet de cinq euros et criait « Il en a pris deux comme ça ! Cinq cent euros il a pris ! » (ça c’est la version littéraire, la version réelle c’était une autre musique). C’était tellement embrouillé là dedans qu’on a fini par battre en retraite. Un quart d’heure pour réussir à prendre son nom. Et encore on a eu de la chance, elle savait l’épeler.

 

Je vais éviter de parler de l’état de l’appart, il y a des gens qui nous lisent, ils risqueraient de ne pas me croire. Ou pire encore, ils risqueraient de me croire. Tu te rappelles mon collègue, l’ancien ? Celui qui n’arrêtait pas de déconner. En sortant il lui est venu l’idée d’appuyer sur la sonnette. Comme ça, sans raison précise. Ca faisait le bruit d’un vieux téléphone : « dring ! ». Alors il a continué à appuyer à intervalles réguliers en criant : « Téléphone ! » et toi tu as décroché l’interphone.

 

-         Maurice, c’est Fred ! Tu viens boire un coup ? a-t-il balancé en se pinçant le nez pour masquer sa voix.

 

Et toi tu as pris ton manteau et tu es descendu. J’ai bouffé la moitié de mon gant gauche pour essayer de ne pas me marrer mais je n’ai pas réussi. Je sais, c’est comme dans bien des cas, ça parait cruel de rire de la misère des gens comme ça. Mais franchement Maurice, soit on en rie soit on en pleure. Si nous on commence à pleurer, le dernier rempart s’écroule.

 

Enfin mon bon Maurice, vu l’état dans lequel tu étais à cette époque là, tu ne dois plus être avec nous aujourd’hui.

 

Bien à toi si j’ai tord et paix à ton âme si j’ai raison.

 

 

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