Delta Charly Delta

Publié le par Jayos

Chers Messieurs et Dames,

 

Je ne me souviens pas de tous vos noms, vous ne connaissiez pas le mien. Les policiers qui liront cette lettre savent déjà pourquoi. Tout est dans le titre. Delta Charly Delta n’est autre que la façon de désigner un cadavre sur les ondes de la police (lettres DCD, à lire phonétiquement, retranscrites en alphabet radio).

 

Comme je l’ai expliqué dans plusieurs de mes précédentes lettres, je suis ce qu’on appelle chez nous un chat noir, un porte poisse. Et tout chat noir qui se respecte garde dans sa mémoire les images d’innombrables cadavres qu’il a du contempler (le premier on arrive pas à en détacher le regard), approcher (jusque là, ça va) et parfois même toucher (et oui, même à cela on fini par s’habituer).

 

Nous sommes poussière et nous retournerons poussière dit la bible. Mais, je puis en parler d’expérience, la transformation est loin d’être immédiate et nous passons tous par des stades plus ou moins ragoûtants (généralement moins que plus d’ailleurs). Je passerai sur les images, je n’ai pas le désire d’écrire du sensationnel, les professionnels des médias s’en chargent très bien, parfois même avec une impudeur qui me fait froid dans le dos.

 

Je parlerai juste d’une chose qui nous marque tous. Une fois de plus mes collègues savent déjà de quoi je veux parler et ne pourront que confirmer : l’odeur. Il m’est arrivé bien souvent de lire (généralement dans des romans de sciences-fiction ou de médiéval fantastique que j’affectionne particulièrement) des phrases ressemblant à cela : « l’odeur douçâtre de la chair en décomposition ».  Cela ne m’éveille qu’un seul commentaire : celui qui écrit ces mots n’a jamais senti cette odeur.

 

Douçâtre :

1.

trop doux et fade (péjoratif)

·  des cerises au goût douceâtre

2.

mièvre et doucement monotone (péjoratif)
Synonyme:  doucereux
Synonyme:  mielleux

·  je n'aime pas ses manières douceâtres

 

Voilà ce que dit Encarta au sujet de ce mot (et oui, je n’ai aucun don pour l’orthographe et j’use et j’abuse de mon précieux dictionnaire. Encore un mythe qui s’effondre.) Cette odeur n’a rien de doux et rien de fade. C’est une odeur indescriptible. J’ai essayé de m’y attaquer bien des fois et je me suis toujours cassé les dents. Cette odeur, quand on la sent une fois on ne peut jamais l’oublier. A tel point que rien qu’en collant le nez dans l’encadrement d’une porte fermée, on peut se permettre un pronostique assez fiable sur la probabilité de trouver un gisant à l’intérieur.

 

Cette odeur, on l’a toujours dans le nez plusieurs heures plus tard. Il m’est même arrivé de penser la sentir sous la douche, le nez plein d’eau, au retour d’une journée de travail particulièrement funeste et particulièrement sale. Je suis d’accord avec vous, il s’agissait très probablement d’un tour de mon imagination, cela n’en reste pas moins très désagréable.

 

Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois hors du travail. En vélo, dans ma campagne natale, par une chaude après midi d’été au détour d’une décharge sauvage. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’arrêter pour chercher quelles chairs mortes étaient à l’origine de cette puanteur. Je n’ai rien trouvé et l’absence de gros titres dans le torchon qui nous sert de journal local me laisse à penser qu’il s’agissait d’un animal.

 

Rien que d’écrire ces quelques mots, je la sens. Cela peut paraître étrange, voire risible (je ne vous blâmerai pas de rire, même de moi) mais c’est ainsi. De tous les cadavres qu’il m’a été nécessaire de côtoyer, la seule chose qui m’a réellement marqué c’est cette odeur. Je vous souhaite à tous, vous qui me lisez, de ne jamais la connaître.

 

Je voulais cependant vous adresser cette lettre, à vous qui êtes aujourd’hui disparus, pour vous remercier. Vous remercier de m’avoir fait la grâce, malgré ma malédiction, de ne pas vous être noyés ou pendus, de ne pas vous être suicidés par moyen ferroviaire ou par arme à feu, de ne pas avoir entraîné vos proches avec vous et de ne pas vous être fait éparpiller par un véhicule. C’est paradoxal, mais même chat noir, je reste chanceux sur certains points.

 

Bien à vous, où que vous soyez désormais.

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Pona 13/10/2008 11:10

Il suffit d'un petit jardin et d'un chat peu gourmand pour y gouter à cette putains d'odeur.
C'est peut-être la seule fois où une grenouille morte prend la taille d'un boeuf...
je découvre votre blog. Il est bien.
Continuez.

Jayos 13/10/2008 14:17


Merci beaucoup d'avoir pris le temps de vous arrêter me laisser ces quelques mots. C'est très aimable.


F@bF@b 24/09/2008 20:45

salut Jayos.... j'arrive tout droit de chez Gabian !
Cette odeur, j'ai fini par bien la connaitre ici en Grece, a cause des chiens et chats errents qui s'aventurent sur l'autoroute (au moins un dizaine, voire une vingtaine de charogne en decomposition sur les 48 km qui separents mon travail de mon domicile). Et dire que c'est une des raisons qui m'ont fait renoncer a faire carriere dans la police scientifique (remarque, j'ai appris depuis qu'on y analyse plus des peintures de voitures que des cadavres... mais bon !).
A bientot, je reviendrai.... j'ai aime

Jayos 25/09/2008 05:29


Merci de t'être arrêtée pour me laisser ces quelques mots qui sont toujours appréciés.
Jayos Air Lines espère que vous avez passé un agréable voyage.


gabian 21/09/2008 22:22

J'ai un texte tout prêt qui s'appelle lui aussi Delta Charlie Delta, j'ai eu peur ! Mais non, je n'ai pas commis de plagiat par anticipation...
Content de voir que tu as repris la plume !

Jayos 22/09/2008 06:14


Je viens d'aller faire un petit tour sur ton blog moi aussi (grande honte à moi je n'y étais pas passé depuis un petit moment). Un prêté pour un rendu j'ai un texte sur le M.O. au chaud dans mes
dossiers. Un partout, balle au centre!

A bientôt.


BBK.mel 21/09/2008 09:57

J'ai malheureusement connu cette odeur (un voisin dans un HLM a Marseille, oublié de tous...). Je la décrirais comme ecoeurante et vomitive.

Jayos 22/09/2008 05:25


Elle l'est, mais pour moi encore plus que cela et jamais je n'arrive à mettre de mots sur ce qu'elle me fait ressentir. Alors pour m'en approcher le plus j'ai parlé de ce qu'elle m'évoque mais je
crois que je ne parviendrai jamais à la décrire correctement.