Chat échaudé.

Publié le par Jayos

Cher Monsieur,

 

Je ne me souviens pas de votre nom, vous ne devez pas connaître le mien, peut-être ne vous rappelez vous-même pas notre rencontre. Lorsque nous nous sommes vus, je vous ai verbalisé pour un feu rouge. Vous l’avez grillé, nous passions, ce n’est pas de chance, mais ça arrive.

 

Je me permets de vous adresser ce courrier pour vous expliquer une question que je vous ai posée et qui a semblé fort vous surprendre (avec le recul, effectivement elle était surprenante).

 

Sachez monsieur, que quelques jours à peine avant que je ne vous contrôle, j’étais en patrouille avec deux de mes collègues. La circonscription étant d’un calme désespérant, les interventions n’étant pas au rendez-vous, nous avons décidé de nous poser au bord d’une bretelle d’autoroute pour un contrôle routier. Même si ce n’est pas très populaire, cela fait partie de notre travail.

 

Nous y étions depuis un petit moment lorsque notre attention fut attirée vers l’autoroute par un crissement de pneus. Une Super 5, venait de freiner brutalement et de sortir de la voie par une bretelle destinée à l’accès ce qui est formellement interdit. Nous l’avons donc contrôlée et je l’ai verbalisé.

 

Le conducteur en est descendu. Un véritable colosse à côté duquel, même moi qui ne suis pas exactement un gringalet, faisait l’effet d’être une petite chose fragile. Son passager râlait si fort que je l’entendais depuis mon propre véhicule ou je rédigeais la contravention. C’était un petit bonhomme tout maigrichon qui m’était tout à fait antipathique.

 

Le géant est venu me voir pour négocier. Comme beaucoup de mes collègues, c’est une attitude qui l’agasse particulièrement. Je suis policier, c’est marqué dessus, je ne suis pas marchand de tapis, ce n’est pas marqué dessus, je ne négocie donc pas une fois que j’ai décidé de verbaliser. Surtout un comportement routier présentant un risque pour les autres usagers comme celui-ci.

 

Notre Hercule est donc reparti avec son petit papier et j’ai pensé l’incident clos. Vous vous doutez, puisque je prends la peine d’écrire cette lettre, que ce n’est pas le cas. En effet, quelle ne fut pas notre surprise lorsque, plusieurs heures plus tard, nous sommes rentrés au commissariat pour prendre une pause et qu’un officier (un lieutenant qui lui n’était pas du tout antipathique mais, paradoxalement, particulièrement con) nous a sauté dessus avec un tonitruant :

 

-         Putain les gars, qu’est ce que vous avez foutu ?

 

A froid comme ça ce n’est pas très agréable. Je n’en suis plus très sûr mais je crois que sur le coup je l’ai envoyé promener. Il est reparti à son unité d’investigation et je suis allé voir mon commandant. Je n’ai jamais compris pourquoi un « civil » (entendez par là un policier en civil) se sentait toujours obligé de venir mettre les pieds dans le plat alors que nous avions des officiers « tenue » (qui eux sont notre hiérarchie directe).

 

Et ce qu’il m’a expliqué m’a fait froid dans le dos. Notre colosse de tout à l’heure, s’était présenté après notre contrôle pour porter plainte contre nous car, soi-disant séquestré qu’il était par son passager, il avait été forcé manu militari de commettre une infraction au code de la route. Lors de notre contrôle, il aurait clamé son innocence et sa qualité de victime auprès de nous mais nous n’aurions rien voulu savoir, trop content que nous étions de pouvoir verbaliser un malheureux automobiliste par ailleurs en règle. Les collègues avaient refusé de prendre sa plainte, comme il est souvent le cas dans ce genre de situation car ils ne s’estimaient pas impartiaux dans l’affaire. Il était donc parti en disant qu’il irait porter plainte ailleurs.

 

J’avoue que celle là, elle a eu du mal à passer. Et ce qui a eu encore plus de mal à passer c’est que cet abruti (et je me modère) de lieutenant soit parti du principe que nous avions merdé sans se poser la moindre question sur les circonstances exactes du contrôle en question.

 

Sur le coup, j’ai ri de penser à ce petit bonhomme intimidant Atlas par sa simple présence dans la super 5 (où il devait être bien à l’étroit à côté de l’autre). Après coup je n’ai plus ri lorsque mes deux collègues et moi-même avons été entendus administrativement par notre commandant. Même si avec le recul je me rends compte qu’il ne cherchait qu’à anticiper d’éventuels problèmes, sur le coup je lui en ai voulu. Il ne le méritait pas, car outre sa bonhomie et sa jovialité, il nous menait comme l’aurait fait un bon père de famille avec une grande impartialité et une extrême humanité.

 

J’ai mal dormi cette nuit là comme vous pouvez vous en douter. Je fus pourtant soulagé le lendemain, en arrivant au service d’apprendre que : le géant était allé porter plainte dans un commissariat voisin. Que, mes collègues là bas étaient réticents à la prendre pour les mêmes motifs que précédemment. Qu’il avait tant insisté et terme si disgracieux qu’il avait fini en garde à vue pour un outrage se discréditant totalement. J’ai appris également, que dénoncer une fausse séquestration pour mettre en porte à faux les fonctionnaires de police afin de faire sauter l’amende était une pratique qui tendait à se répandre, les contestataires ayant réussi à trouver des officiers et des magistrats assez crétins (une fois de plus je me modère) pour croire à ce genre de choses.

 

De votre côté, même si vous n’aviez pas l’air d’être de ce genre là, j’ai néanmoins pris mes précautions lorsque j’ai eu affaire à vous. Premièrement parce que l’habit ne fait pas le moine (même si un type avec une grande robe brune n’est pas forcément un travesti). Deuxièmement pour faire comprendre à ma hiérarchie (à qui j’en voulais toujours) que je n’avais pas apprécié son comportement.

 

La coutume à ce moment et à cet endroit là était de systématiquement entendre les gens pour un feu rouge. Vous m’avez donc ouvert des yeux comme deux petites lunes bien rondes lorsque je vous ai posé la question :

 

-         Monsieur, êtes-vous séquestré par votre passager ?

 

Vous avez regardé votre voiture et votre passagère, avez eu un petit sourire (j’ai du vous sembler farfelu, je l’imagine bien) et m’avez répondu :

 

-         Non monsieur l’agent, il s’agit de ma femme.

 

Réponse dument consignée sur le procès-verbal. Après transmission de la contravention, j’ai eu droit à un :

 

-         C’est bon Jayos, on a compris, arrête tes conneries sur les P.V. maintenant.

 

Message reçu, de part et d’autre, balle au centre et n’en parlons plus.

 

Bien à vous, cher monsieur.





C'est en lisant ceci que l'histoire m'est revenue en tête.
Les faits relatés par le lien sont susceptibles d'arriver à chacun d'entre nous.

Publié dans Brève de 17.

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Commenter cet article

Elhana 27/09/2008 14:55

Mouarf, ca me rappelle des souvenirs. Enfin, circonstances différentes, histoire différente, mais ça fait bizarre. Cette pratique m'épate, quand même... faut une bonne dose de culot!

Jayos 30/09/2008 05:38


Surtout une bonne dose de vice.


gabian 27/09/2008 12:23

Je crois, après beaucoup d'années de pratique, que la seule méthode pour se sortir de ces inepties est de réagir effectivement sur le même registre, c'est-à-dire comme un con, exprès.
Félicitations !

Jayos 30/09/2008 05:38



J'avoue avoir réagi comme ça sur l'instant. Ce type de situation ne m'est plus jamais arrivé depuis. Je ne sais pas comment je réagirai maintenant.