Les brav'gens n'aiment pas que...

Publié le par Jayos

Chers Casse-pieds,

 

Tu n’as pas de nom, tu es un personnage fictif et je ne me fatiguerai pas à t’en trouver un. Les gens que tu caricatures se souviennent peut-être du mien, ou peut-être pas, ça m’est égal. Nous ne nous sommes fatalement pas rencontrés mais, ceux que tu représentes, si. Au détour d’un coin de rue, lors d’une soirée, au supermarché ou au restaurant. Durant un laps de temps plus ou moins long lors duquel, avec un intérêt poli et un ennui dissimulé je les ai écouté déblatérer les vérités que l’on cache au commun des mortels sur l’institution qu’ils connaissent bien mieux que moi, même si j’en fait partie depuis des années.

 

Les brav’gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux chantait Brassens. Qu’ils n’aiment pas, c’est leur droit, qu’ils le disent, passe encore, mais qu’ils me le disent, franchement, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. Lorsque l’on rencontre quelqu’un pour la première fois. Que l’on apprend qu’il est policier. Et que, prenant son courage à deux main, on vient lui poser la question qui nous tient à cœur, celle pour laquelle on a jamais eu l’occasion de se faire donner une réponse claire, précise et fiable et tout ceci en s’excusant de déranger pour parler boulot. Bien sûr que non, cher Casse-pieds, ça ne me gène pas, je ne suis pas un sauvage à ce point. Mais me faire abreuver pendant des heures, par quelqu’un que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, au sujet de légendes urbaines et de contes de fées aussi stupides et fantaisistes les uns que les autres, franchement, c’est usant.

 

-         Et tu sais que tu n’as pas le droit de faire ça ? Ou que pour faire ceci tu dois faire cela avant ? Et tu sais, un jour, tes collègues ils m’ont fait ça et franchement, c’était pas cool. Et tu sais qu’un jour, un de tes collègues il a essayer de me faire ça, et je l’ai bien niqué ce connard ! Et un jour, il m’est arrivé ça ! Non mais tu te rends compte ? C’est incroyable, hein ? Enfin, toi ça va, tu as l’air plus sympa que les autres mais en tout cas tes collègues, je peux pas les voir !

 

Bien sûr que je le sais, ce que j’ai le droit de faire et de ne pas faire, c’est mon travail, crétin. Franchement, si ce que tu racontes est vrai, tu dois être un sacré connard pour mes collègues en arrivent là. C’est clair, dans Navaro, le flic en tenue, il se fait toujours niquer, donc c’est normal qu’un abruti dans ton genre fasse de même dans la réalité, puisqu’ils le montrent à la télé c’est forcément réel. Et puis, ce que tu me racontes est incroyable, parce que dans la vraie vie, dans la vraie police, ça n’existe pas. Non, je ne suis pas plus sympathique que mes collègues et loin de là. Eux, généralement, sont bien plus sociables que moi. Et si tu pouvais fermer ton claque merde, ça me ferait de l’air.

 

La plupart du temps et je sais que je ne suis pas le seul, j’évite de dire quelle profession j’exerce. Non, bien qu’on me le demande extrêmement souvent, je n’ai pas honte de mon métier. Mais j’en ai plein le sac de devoir justifier mon choix de vie devant un parfait inconnu. De voir quelqu’un changer radicalement de comportement en une seconde et me faire passer devant une chambre d’accusation. Oui, j’ai un père et une mère que j’adore, et non je n’ai pas vendu leurs âmes au diable pour pratiquer celle activité.

 

Non, je ne suis pas très enclin à rendre un service à quelqu’un que je n’ai pas vu depuis quinze ans et qui m’attaque d’emblée par un « Ah, salut Jayos ! J’ai appris que tu étais dans la police maintenant. Tu ne pourrais pas faire ça pour moi, s’il te plait ? ». Franchement bonhomme, je ne t’aimais déjà pas au lycée, je ne pense pas que ça va changer.

 

Et puis on en arrive au meilleur morceau : le code de la route. Non, espèce de débile, nous ne passons pas notre temps au bord des routes à vampiriser le portefeuille des brav’gens. Si tu t’es pris une prune, c’est que tu as fait une connerie. Ouais ce n’est pas juste, parce que c’est toujours la première fois quand on me le raconte et se faire pruner quand c’est la première fois qu’on commet une infraction c’est vraiment scandaleux. Ouais tu as appris le code de la route quand tu as passé ton permis. Ouais tu as joué et tu as perdu. Et ouais, c’est comme à l’école, quand tu fais une cagade tu prends ta punition, tu dis merci et tu retournes t’asseoir.

 

Franchement, quand tu auras une idée de l’effet que ça fait d’être encerclé par une foule hostile, de savoir que si ça dérape, même si tu es l’homme le plus fort du monde tu vas en prendre plein ta gueule comme le dernier des merdeux et que tu ne rentreras pas entier chez toi.

 

Quand tu sauras ce que c’est d’expliquer à un mec qui vient d’enrouler sa bagnole autour d’un platane que non, tu ne peux pas l’aider à sortir parce qu’il risque de laisser ses tripes sur le bitume.

 

Quand tu sauras ce que c’est de passer des heures dans la même pièce qu’un morceau de viande morte qui autrefois portait un nom et qui pue tellement ça ne te semble plus si irréalisable de sauter du troisième, de courir les quinze bornes qui te séparent de chez toi et de plonger tout habillé sous la douche juste pour ne plus sentir cette odeur sur tes vêtements.

 

Quand tu sauras ce que ça fait d’aller voir un bon père de famille et de lui apprendre que pour fêter son permis, son gamin vient de se manger un mur à pleine vitesse, ivre comme un polonais et en ayant fumé assez de marie jeanne pour reconstituer une belle nappe de brouillard londonien dans sa bagnole.

 

Quand tu sauras quel effet tout cela fait, alors oui, on pourra avoir une discussion constructive sur la police et en attendant, tu fais comme tous les gens civilisés qui ignorent les détails d’un sujet de conversation quelconque : tu fermes ta gueule.

 

C’est comme ça que j’en viens, certains jours où je suis mal luné, à me prendre en flagrant délit de faire consciencieusement tout ce qui est en mon pouvoir pour éviter de côtoyer mes concitoyens.

 

Bien à toi quand même, cher Casse-pied, je ne peux pas te reprocher d’être humain.

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faby 21/09/2010 11:37


Une idée de deuxième conclusion:
"l'intelligence, c'est comme les parachutes. Quand on n'en a pas, on s'écrase!!!"
Merci pour tous ces petits textes qui reflètent notre quotidien. Je passe d'agréables moments à les lire.


Jayos 25/09/2010 04:46



Audirad, si je ne m'abuse, est toujours un plaisir à entendre.


Merci pour ces quelques mots.



NEMESIS 21/01/2009 02:02

J' aime beaucoup ta facon d' écrire! Et je me retrouve dans certaines choses que tu dis. Je ne suis qu' un jeune flic, mais si ça te branche, n' hésite pas a visiter mon blog!

Jayos 10/02/2009 15:16


Merci d'être passé et de m'avoir laissé quelques mots. J'irai voir ton blog dès que je pourrai.


bénédicte 12/10/2008 22:07

Salut Jayos
Super texte, ça sent vraiment le vécu. (c'est mieux que chez Olivier Marchal, dis donc...)
Tu as du dire certains mots, et en penser très fort d'autres.
Et après, il y en a qui s'étonnent qu'on finisse par passer beaucoup de temps hors service entre collègues. Au moins, on évite les questions à la con, et on peut parler d'autre chose que de police.
Tiens, "Je peux voir ton calibre ?", on te l'a faite combien de fois ?
Des bizoux ! :o)

Jayos 13/10/2008 14:15


Tiens, ma maîtresse à penser qui s'arrête pour me laisser quelques mots! J'en écrase une petit larme d'émotion.

Pour le calibre, je ne compte même plus. Le plus drôle c'est qu'on puisse croire que je m'en vais acheter le pain dans mon petit bled paumé enfouraillé jusqu'aux molaires et que je vais m'amuser à
sortir l'artillerie en pleine rue.

Sinon, perso, je n'ai jamais vu une réunion de flics qui ne finissait pas par parler boulot à un moment ou à un autre.

Bisous! A bientôt!


Armand 09/10/2008 20:26

Cher Jayos,
Donner le moins de renseignements possible à son propre sujet, je le fais aussi.
"Cachez vos soucis, ceux à qui vous les diriez ne feraient que les augmenter." (Benjamin Franklin.)
Amitiés.
P.S. J'ai trouvé ton blog dans un "TAG" abandonné par BBK...

Jayos 10/10/2008 07:05


Dans la police on dit "Vivons heureux, vivons cachés". Merci de t'être arrêté pour me laisser ces quelques mots, c'est très aimbale.

Amitiés.


BBK.mel 08/10/2008 19:11

Bienvenue cher Jayos dans le monde de ceux qui s'en prennent plein la tête à cause de leur profession. Signé : une lectrice planquée qui ne bosse que 18 heures par semaine, qui profite de toutes les vacances, qui n'a rien d'autre à faire que reprendre les cours de l'année précédente, pis qui de toute manière ne sert à rien parce qu'elle est même pas capable d'éduquer les gamins qui n'ont reçu aucune éducation pendant 16 ans et que l'on doit transformer en modèle de citoyenneté.

Jayos 10/10/2008 07:03


Il est vrai (et je n'y avais pas prêté attention) que nous excerçons tous les deux, ma chère BBK, deux professions qui partagent quelques aspects. Je pense même qu'elles partagent beaucoup
plus de détails que nous ne le penserions de prime abord. Elles partagent même les agressions gratuites, c'est pour dire.

Un gros "bon courage" à toi aussi. A bientôt.