Le Rebel

Publié le par Jayos

Cher Porcinet,

 

Je connais parfaitement ton nom et bien que tu sois le dernier des fumistes du dois te souvenir du mien. J’ai eu l’illustre déshonneur et la très grande malchance de servir sous tes ordres pendant quelques mois. Tu es le pire gradé que je n’ai jamais vu et le seul et unique à qui j’ai tenu tête ouvertement. Non, mon cher Grouik-Grouik, je n’ai pas de problème particulier avec l’autorité (auquel cas j’aurais mieux fait de choisir une autre branche) mais toi … c’était viscéral.

 

Vu ton charmant sobriquet, les gens qui nous lisent auront deviné que tu n’étais pas une gravure de mode. Je sais, on avait dit : pas le physique et pas les vêtements (comme à l’école) c’est pourquoi je ne m’étendrai pas sur le sujet (d’autant que je n’ai pas de quoi la ramener, n’ayant non plus rien de commun avec un mannequin et surtout pas le tour de taille). Non, ce qui ne me plaisait pas chez toi, dans le désordre, c’était : ton incompétence, ta paresse, l’énergie que tu développais à ne rien foutre, la façon dont tu regardais nos jeunes A.D.S. féminines comme un gros dégueulasse avec la bave aux lèvres, ton manque total de conversation et ton absolue certitude d’être le Phénix des hôtes de ces bois. Tu n’en avais cependant ni le ramage ni le plumage.

 

Quand nous avons su que tu étais muté dans un coin où le travail était encore plus rare que chez nous, nous avons tous brûlé un cierge car nous savions qu’après toi, c’était Tortue Géniale qui reprendrait les rênes de la brigade. Tu dois te souvenir de Tortue Géniale, non ? Nous l’appelions comme ça à cause d’un personnage de dessin animé de notre enfance. Un petit bonhomme tout maigre avec une couronne de cheveux blancs sur la tête et des lunettes. Il était ta parfaite antithèse. Certes, il n’avait pas l’âme d’un chef , il en convenait lui-même. Il venait d’un commissariat qui avait fermé et on lui avait donné le grade en compensation. Un bon coup de pouce pour sa retraite qui se profilait à l’horizon. Il avait accepté. Dans une brigade de gens civilisés comme nous étions, il a fait des merveilles. Mais partout il y a des cons, chez nous comme ailleurs. Et contrairement à la croyance populaire, chez nous pas plus qu’ailleurs.

 

Rappelle toi ce soir là. Il faisait nuit et je patrouillais avec Tortue Génial. J’adorais cet homme. Il parlait de tout comme de rien avec la même aisance et le même naturel. Il argumentait toujours auprès des gens en bon père de famille. « Enfin monsieur, vous ne pensez pas que vous avez passé l’âge d’agir comme un enfant ? Vous voyez bien que les arguments que vous avancez sont ridicules et relèvent de la pure mauvaise foi. » Et avec sa trogne de bon petit vieux (qu’il n’était pas tant, vieux je veux dire) les gens revenaient à la raison.

 

Ce soir là donc, Tortue Géniale et moi étions appelés en assistance des Pompiers pour une chute sur la Voie Publique. Un autre petit vieux (qui lui l’était vraiment) s’était lamentablement vautré la trogne de sa mobylette, presque aussi vieille que lui (en tout cas plus vieille que moi). Il n’était pas blessé mais comme il était plus saoul qu’un polonais le jour de la fête de la bière les Pompiers nous avaient appelés. Nous avons mis pied à terre et nous avons commencé à discuter avec nos chers camarades de la Sécurité Civile.

 

C’est sur ces entrefaites que tu es arrivé. En renfort, (je note que tu choisis bien les interventions à risque pour venir en renfort) ce qui partait d’une bonne intention. Cependant, n’étant pas les premiers intervenants et n’étant pas responsables du bon déroulement de l’intervention et de ses suites, il est de coutume que les patrouilles venues en surplus ferment gentiment leurs claques merde et laissent les choses se dérouler.

 

J’ai donc été quelque peu agacé par le fait que tu commences à parler plus fort que moi. J’ai été particulièrement contrarié par le fait que tu me pousses légèrement de l’épaule pour me passer devant et faire ton intéressant devant la jolie pompière (ça ne se dit pas comme cela il me semble) la bave te dégoulinant abondamment du groin (tu ne t’en es pas aperçu mais elle reculait avec une discrète grimace, chaque fois que tu t’avançais vers elle). Je te tins donc à peu près ce langage :

 

-         Ecoute Porcinet, si tu veux l’intervention, il n’y a pas de problème, tu le dis et nous on se casse. Sinon tu nous laisses gérer comme on l’entend et tu ne t’imposes pas comme un gros lourdaud. Tortue Géniale est entré dans la police, j’avais à peine un an. S’il y a quelque chose que je ne sais pas faire, je pense qu’il sera capable de me renseigner. Donc, soit tu traites, soit tu t’en vas.

 

Et là, tu as ouvert ton large bec et tu n’as rien dit. Car tu n’as aucune fierté, aucun honneur à défendre. Tu as haussé les épaules plusieurs fois, tu es remonté dans ta voiture et tu t’es barré comme un mal propre. Laisse moi te dire qu’à ta place, un petit peigne cul d’à peine quatre ans de boite (ce que j’étais ce soir là, je ne le nie pas) m’aurait parlé comme ça je pense fortement qu’il aurait encore les oreilles sifflantes tellement je l’aurais pourri. Mais toi non, tu t’es bien écrasé et tu es reparti comme la grosse fiente que tu es.

 

Quant au petit vieux, ma foi, nous n’avions pas le cœur de lui faire passer la nuit en cellule. Il habitait à peine cent mètres plus loin. Sa motobylette est restée sur place et nous l’avons ramené chez lui. Il logeait dans une petite maison à l’écart de la rue. Il fallait prendre un chemin de terre sur cinquante mètres pour y accéder. Comme il ne tenait pas debout, nous l’avons pris chacun par un bras et nous avons marché jusque chez lui.

 

Je pense que je m’en souviendrai toute ma vie. Il y avait deux fenêtres éclairées de part et d’autre de la porte d’entrée. Il nous a expliqué que sa femme était à la maison d’un air de chien battu. Lorsque la porte s’est ouverte, elle aussi bien éclairée, nous avons vu madame en ombre chinoise dans l’encadrement. Elle avait l’air de toucher des deux côtés.

 

-         Ola, elle se porte bien votre dame dites donc, lança Tortue Géniale toujours à l’affût d’une ânerie à dire.

-         Cent vingt kilos, a-t-il rétorqué de sa bonne voix de poivrot, tu comprends pourquoi je suis bourré maintenant ?

 

Je n’ai jamais pu dire bonjour à la dame en question, j’étais trop occupé à ne pas éclater de rire. Nous avons laissé monsieur Mobylette aux soins de madame Mobylette qui n’avait pas l’air ravie du tout et nous sommes repartis.

 

Tu m’en a reparlé ce soir là, à la fin de service, je t’ai redis la même chose et tu as eu la même réaction. Pour moi les choses étaient entendues. Mon chef de brigade était désormais Tortue Géniale et il n’y avait plus qu’à prendre mon mal en patience en attendant que tu partes. Les autres ont fait de même. Tortue Géniale lui aussi a commencé à mettre de l’ordre dans le tas de fange immonde que tu avais l’audace d’appeler un P4 (un registre où sont notés les présents, les absents, les prévisions de congés, éventuellement les affectations journalières de chacun. Tenir un P4 à jour, propre et ordonné est le premier devoir de tout chef de brigade, quelque soit le lieu, le service ou l’époque. C’est une constante.) Tu as haussé les épaules et tu as dis :

 

-         Je suis encore le chef quand même !

 

Nous ne t’avons même pas répondu. Tu t’es barré comme un voleur, sans adieu ni au revoir, ce que je peux comprendre vu l’ambiance qui régnait.

 

Bien à toi quand même Porcinet, prends ta retraite au plus tôt, c’est le plus beau cadeau que tu puisses faire à tes collègues.

 

Bien à toi, cher Tortue Géniale, tu n’as pas mérité la façon dont ça c’est fini. Puisses tu profiter de ta retraite autant que tu la mérites. Tu as été pour moi une inspiration.

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gabian 29/10/2008 15:55

Porcinet savait-il lire, et surtout cette lettre lui est-ele parvenue ?
On a envie de la recopier pour une distribution à tous ceux qui nous auraient écoeurés du métier si heureusement leurs opposés n'avaient pas existé...

Jayos 29/10/2008 16:08


Il lisait et il écrivait très bien les rares fois où un officier l'a mis au pied du mur pour l'obliger à faire quelque chose. Le reste du temps ce devait être trop fatigant.
Quant à lui faire parvenir le lettre, je lui ai dire ce que j'avais à lui dire, je ne vois pas de raison de revenir la dessus. Je n'ai pas vocation ici à règler mes comptes mais juste à sortir
ce que j'ai dans la tête et qui y tourne en rond depuis trop longtemps.


Elhana 29/10/2008 01:04

Je me demande si à ce stade, on a une chance d'apprendre à se remettre en cause...

Jayos 29/10/2008 05:28


Vu son absence totale de fierté, d'orgueil et d'honneur, je ne me fais ausune illusion sur la réponse à cette question.


Armand 28/10/2008 20:40

Cher Jayos,
Dans un job comme la police, un chef doit être accepté par son personnel.
Autrement, c'est de l'argent gaspillé.
Amitiés

Jayos 29/10/2008 05:26


Cher Armand, je te rassure, pour une immense majorité, c'est le cas. Mais le concernant spécifiquement, oui c'était bel et bien de l'argent gaspillé.
Cordialement.


bénédicte 28/10/2008 10:06

On devrait tous avoir quelques tortues géniales dans nos carrières de flic !
Ceci dit, ta mise au point (pour ne pas dire règlement de compte) m'en rappelle quelques uns...
La forme de tes récits est une très bonne idée, Jayos.
Bizoux, collègue.

Jayos 28/10/2008 16:02


Quand on y réfléchi bien, je suis sûr qu'on en a tous croisé au moins un. Même si les abrutis ne sont pas rares, les gens biens sont encore moins rares chez nous.
Merci pour tes encouragements. Bisous, à bientôt!


BBK.mel 28/10/2008 10:01

Et aucune charmante demoiselle de la police ne lui a mis sa main dans la tête à Porcinet, histoire de lui faire comprendre qu'il peut aller baver ailleurs ?

Jayos 28/10/2008 15:58


C'était un abruti fini, mais il ne manquait pas d'intelligence quoiqu'on puisse en penser. Si savait s'arrêter au bon moment. Juste à la limite de l'incorrection. Juste à la limite du geste
déplacé. Pour ça, il était capable de déployer des trésors de talent.