Le Miroir des possibles.

Publié le par Jayos

Chère mademoiselle,

 

Je ne connais pas votre nom, vous ne connaissez pas le mien. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Vous êtes le personnage principal d’une petite anecdote que m’a raconté un de mes collègues il y a quelques temps.

 

Il était en charge de la surveillance des cellules de Garde à Vue lorsque vous vous êtes rencontrés. Fraîche, pimpante et légèrement éméchée, vous étiez rieuse, ironique et incisive. Tout juste sortie de l’adolescence, vous étiez là pour une affaire de stupéfiants sans réelle gravité… Dans votre esprit. D’où votre révolte naissante, notamment contre mon collègue qui représentait, à vos yeux, l’institution. Il m’a confié avoir obtenu une petite vengeance en vous faisant découvrir votre hébergement pour la nuit.

 

Qui n’a jamais vu une cellule de Garde à Vue peut avoir du mal à comprendre. Les nettoyages quotidiens qu’elles subissent ne parviennent pas jamais à en effacer totalement la crasse, les déjections de toutes sortes, les graffitis (que malgré notre vigilance nous ne parvenons pas toujours à empêcher) et surtout l’odeur dont elles sont imprégnées.

 

Votre sourire provocateur a immédiatement disparu. Vous vous êtes assise sur le banc du bout des fesses, le plus loin possible de votre compagne d’infortune. Jeune fille de bonne famille que vous sembliez être, la tenue de celle-ci, par sa légèreté, ne vous a laissé aucun doute sur ses activités. Elle était ce qu’on appelle dans le métier : une routière.

 

Malgré vos flagrantes différences, la promiscuité fit que vous ne putes (sans mesquin jeu de mot) que discuter avec elle. Vous lui expliquâtes donc que votre consommation de stupéfiants, légère, occasionnelle et festive, ne justifiait en rien la retenue dont vous faisiez l’objet. Elle vous répondit ceci :

 

Moi aussi, j’ai commencé pour faire la fête. Aujourd’hui j’ai trente cinq ans, j’ai le sida, l’hépatite et, tous les jours, je suce des bites sur le trottoir pour avoir ma dose en attendant de crever.

 

Et elle vous a parlé. Toute la nuit. Elle vous a présenté sa vie. La vie. Comme seuls les gens de son espèce et de la mienne peuvent la connaître. Elle ne vous a fait aucun cadeau, ne vous a rien caché. Elle a utilisé ses mots à elle. Rugueux et percutants. Vous vous êtes aperçu, petit à petit, que ce que vous aviez devant vous n’était pas seulement ce qu’on appelle pudiquement une fille de mauvaise vie mais surtout votre futur. Votre futur possible.

 

En sortant vous avez dit à mon collègue.

 

Je ne vous dis pas au revoir, je vous dis adieu car nous ne nous reverrons jamais.

 

J’aime à croire que cette vaccination vous a servi.

 

Bien à vous, mademoiselle, puissiez vous ne plus jamais avoir affaire à un policier.

 

Bien à vous, chère routière, j’espère de tout cœur que vous avez sauvé une vie cette nuit là, à défaut d’avoir sauvé de la vôtre.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

gabian 19/01/2009 22:28

"je suce des bites sur le trottoir pour avoir ma dose en attendant de crever".
Le genre de phrase qu'on entend dans nos métiers qu'on aime.
Bien vu.

Jayos 20/01/2009 05:24


Et oui, on en entend pas mal des comme ça même si on préfèrerait s'en passer.

A bientôt!


TAILLE-CRAYON 18/01/2009 12:58

tres beau texte.. policier moi meme je le trouve superbe...

Jayos 20/01/2009 05:23


Merci cher collègue, tes mots me touchent beaucoup.


Elhana 14/01/2009 16:20

Je crois que de toutes tes lettres, celle-ci est celle qui m'a le plus touchée. Le titre est très beau, et l'histoire si vraie... Dommage que ce miroir s'oublie si facilement, après...

Jayos 15/01/2009 06:10


Je suis heureux qu'elle t'ai plu mais, effectivement, c'est un peu comme les résoltions de nouvelle année, ça s'oublie vite.


BBK.mel 13/01/2009 23:33

Encore une lettre merveilleusement tournée. Un vrai plaisir, merci.

Jayos 15/01/2009 06:09


Merci BBk, ca fait plaisir.


bénédicte 12/01/2009 01:29

J'attends toujours tes "lettres" avec impatience.
Et dans celle-ci, la leçon est jolie.
On imagine bien le huis clos entre les deux filles. Mais j'ai la faiblesse de croire que si la pute retrouve en l'autre d'où elle vient, à l'inverse, la fille ne peut concevoir que la pute représente un possible. Pas facile à imaginer. Ça n'arrive qu'aux autres...
Je t'embrasse + bonne 2009.

Jayos 12/01/2009 03:04


L'histoire est authentique sur le fond, sur la forme... naturellement tu te doutes bien que j'y suis allé de ma tartine. Je ne sais absolument pas si sa réaction était passagère, sincère, si elle
s'y est tenue ou pas ou quoique ce soit d'autre. Va savoir. Mais effectivement, combien de fois avons nous entendu un poivreau au volant nous soritr un "oui mais moi je maîtrise" ou "je connais mes
limites"?

Bonne année 2009 à toi également, bisous et à bientôt.