"Objets inanimés, avez vous donc une âme

Publié le par Jayos

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? "

 

Chère petite mallette,

 

De nom, tu n’as que celui que je te donne, du mien tu ne connais rien. Le poète te cherchait une âme qu’ici je me propose de te donner. Jamais nous ne nous sommes rencontrés, mais nous aurions pu.

 

Je t’imagine belle et luxueuse. Achetée à prix d’or dans une boutique de renom. Fraîche et pimpante, ornant avec orgueil la main te possédant. Ton cuir, parmi les plus fins, chatoyant au soleil et claquant avec dignité dans les rafales de vent de cet hiver avancé. Tu devais appartenir à quelqu’un d’important, enfin, je l’imagine.

 

On t’a trouvée dans un sous-sol. Toute pauvrette abandonnée par cette main que tu chérissais. Tu te dressais plus fièrement qu’une duchesse dans ce parking sous terrain de la mairie du coin. Clamant haut et fort, ici à un papier, là à une jante stationnée, que tu demeurais séant que par un oubli des plus déprimant. Bientôt cette mimine adorée, reviendrait chercher ton adorable poignée.

 

Ta belle stature et ton port altier, ne pu qu’attirer l’attention des passants. Magnifique petite chose esseulée, toute tremblante dans l’obscurité. Mais très vite passion se mua en aversion et ils te fuirent car ils t’entendaient vrombir. C’était un temps de chutes aéronautiques, de méfiance absolue où tout bagage abandonné finissait par être suspecté. On a recherché cette main adorée dont jamais tu n’aurais voulue être séparée. Mais elle ne s’est pas manifestée.

 

Volontiers, tu te serais passée de l’attention de ces hommes casqués et harnachés comme des cosmonautes venus écouter sans pudeur ce vrombissement, pourtant si léger, que tu ne pouvais étouffer. Haut et fort, tu t’es offusquée de l’humiliant passage aux rayons X qu’ils te firent subir. Tu leurs fit part de ta juste colère de les entendre commenter tes dessous sans plus d’égards que si tu n’avais été qu’un vulgaire sac de sport. Appareillages électroniques, mécaniques et métalliques, disaient-ils, en détaillant de leurs regards indécents, ton intimité sur leur écran.

 

Comme pour s’excuser de leurs indélicatesses, ils firent de toi la petite reine d’un assourdissant cortège de lumières qui te mena jusqu’au milieu d’un champ où l’on t’abandonna seule et triste.

 

Mais toi, ma jolie petite valise, en grande dame du monde que tu n’as jamais cessé d’être, tu as su te dresser. Bien droite et bien digne dans le froid et l’humidité pour faire comprendre à cette bande de spadassins de quel cuir est faite une noble mallette.

 

Un petit robot est ensuite venu te voir. Même si tu savais qu’il n’était qu’un valet de tes tortionnaires, tu aurais tout de même voulu pouvoir discuter. Car malgré tes airs princiers, tu n’étais pas bien rassurée.

 

Hélas, mille fois hélas, mon adorable petite chose, l’engin ne connaissait qu’un seul langage. Celui du canon qui lui servait de figure de proue. Eventrée, déchiquetée, tu as montré comment meurt une dame du monde. Gisant sur le flan, tu n’as pas explosé.

 

Sans la moindre pudeur envers tes restes encore fumants, tes bourreaux son venus fourrager tes entrailles pour leurs extirper les dernières réponses. Ton sein recelait bien des dispositifs électroniques, mécaniques et métalliques. Ce bourdonnement qui t’a valu une exécution sans appel ne provenait cependant d’aucun engin de mort. Il venait d’un vibromasseur, laissé allumé par mégarde. Et ce vrombissant ustensile était loin d’être le plus étrange ou le plus déroutant de ce que renfermait ton cuir si fin et si raffiné.

 

Nul ne vint jamais réclamer tes restes. Nul ne vint jamais rendre hommage à ta mémoire de jolie petite mallette, fidèle jusqu’à la mort aux secrets de cette main tant aimée.

 

Bien à toi, jolie petite chose si courageuse, puisses tu trouver les portes du paradis des valises grandes ouvertes, pour rendre honneur à ton sacrifice.

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Tokiwa 10/03/2010 19:56


et alors il y avait quoi d'autres dans cette mallette ?


Jayos 12/03/2010 05:25


Je n'ai malheureusement pas pu voir le contenu de la mallette, ne serait ce que pour me taper une partie de rigolade. Je sais qu'il y avait entre autre des menottes et pas mal d'objets dont les
collègues n'ont pas reussi à définir la fonction exacte.


thierry de briel 06/03/2010 20:36


très beau Jayos...comme d'habitude. J'ai vu sauter la mallette d'un cardiologue qui l'avait oubliée au pied de sa voiture, devant chez lui, çà lui a fait comme un coup au coeur quand il a voulu
voir par la fenêtre ce qui avait sauté !


Jayos 07/03/2010 16:48


Oui, effectivement, ça doit faire un choc quand on se rend compte que ce qui part en morceaux nous appartient.

Merci pour ces quelques mots.

A bientôt.


BBK.mel 16/02/2010 09:56


On imagine le réveil oublié (mais bien trop classique), mais pas le vibromasseur ! Ca ne s'oublie pas ces choses là, ça se réclame à cor(-ps) et à cris !


Jayos 19/02/2010 04:32



Toutes mes excuses BBK, je suis passé à côté de ton commentaire sans le voir (oui c'est inexcusable, c'est vrai, mais on peut toujours rêver), d'où le délai de ma réponse.

Dans la première version du texte, la malette faisait tic tac, mais je me suis dit que ça cadrait vraiment pas avec le matériel.

On a jamais su à qui elle appartenait (tu métonnes!) mais c'est vrai que c'est particulièrement bête d'oublier ce genre de choses. Surtout que le vibromasseur en question, n'était que la partie
audible de l'iceberg.

A bientôt!