Les lettres de mon Flicard

Mardi 3 novembre 2009

Cher monsieur,

 

Je ne connais pas votre nom, vous ne connaissez pas le mien. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. J’ai cependant entendu parler de vous par l’un de mes collègues au cours d’une histoire que j’ai trouvée fort édifiante.

 

Mon collègue, tout comme moi, a effectué son service national dans la police, en tant que Policier Auxiliaire. Contrairement à moi, il était affecté dans un aéroport. Un jour, qu’il était en patrouille pédestre dans les bâtiments, son collègue et accompagnateur, qui, lui, était un Gardien de la Paix, l’a laissé quelques minutes pour s’acheter un journal.

 

Mon collègue a vu un homme qui lui a semblé très étrange. Tout d’abord parce qu’il tentait (au combien vainement il faut le préciser) de le regarder sans le montrer. Et ensuite parce que, malgré une température tout à fait convenable, il transpirait abondamment.

 

Se sachant épié, mon collègue le regarda à son tour directement, sans chercher à se dissimuler le moins du monde. L’homme, apparemment pris de panique, plongea une main dans le sac qu’il portait dans les bras et s’avança vers mon collègue. Celui-ci, pris au dépourvu et quelque peu alarmé par l’air volontaire du sieur, écouta son instinct. Il lui écrasa son coude sur le coin de la trogne en y mettant toute son énergie.

 

K.O technique, bras en croix et attroupement, voilà ce que trouva l’accompagnateur, lorsqu’il revint la gueule enfarinée et le journal à la main. Le sac de l’homme, contenait un pistolet. Un beau, un tout neuf, un du genre à vous arracher la moitié du brushing sans faire d’effort particulier. Le propriétaire du pistolet était recherché par la D.S.T. pour une sombre histoire dont je n’ai pas eu les détails. Mon collègue non plus d’ailleurs mais les histoires concernant la Sécurité du Territoire ont toujours une dimension obscure et peu ragoûtante.

 

Joli coup de filet donc ! Mon collègue fut félicité, récompensé, félicité à nouveau et on le fît monter en grade (ce qui pour un P.A. se borne à lui octroyer une petite rallonge d’argent de poche).

 

Vous étiez préfet à cette époque. Peut-être l’êtes vous toujours d’ailleurs. Et vous êtes venu vous-même le féliciter. Serrage de louche. « C’est bien gamin continue comme ça ». La routine quoi. Mis à part que vous lui avez demandé de vous raconter comment les choses s’étaient déroulées. Et qu’il a eu le tord de vous dire ce qu’il pensait.

 

« Mieux vaut faire le boucher que le veau » : ce sont ses propres dires. J’imagine qu’il a du vous expliquer à peu près la même chose avec un langage un peu plus fleuri, vous étiez tout de même le préfet. Il ne savait absolument pas à qui il avait affaire. Une main qui disparaît alors que quelqu’un s’approche est un synonyme de danger. Je ne pense pas que ce genre de considération vous soit familière d’une quelconque façon. Il a écouté son instinct, préférant prendre les devants, au risque de faire une erreur, plutôt que d’imposer à ses collègues le triste devoir d’informer sa famille.

 

Mais voilà, on ne parle pas ainsi à un préfet. On n’explique pas à un préfet la triste réalité du métier. On ne montre pas à un préfet qu’un policier n’est qu’un humain. Capable d’erreur, capable de peur et qui ne s’en tire sans problème que par un formidable coup de chance.

 

Donc mon collègue, sitôt gradé, fût dégradé. Histoire de lui apprendre comment qu’on cause quand qu’on est dans l’beau monde.

 

Conclusion, Monsieur, vous lui avez appris que, certes, la parole est d’argent mais le silence est d’or. Cette leçon valait elle un fromage ? Je n’en sais rien. Elle valait apparemment un petit grade de rien repris un gamin loin de chez lui.

 

Bien à vous, monsieur, je vous prie de croire que cette phrase n’est que pure formule de politesse et ne reflète en rien le fond de ma pensée.

Par Jayos
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Mercredi 7 octobre 2009

Pour lire et commenter mon dernier texte ("Il est frais"), il vous faudra aller chez Serge. Serge qui est le signataire ici-même du texte qui suit ("Ah, madame !"), je ne sais pas si je me fais bien comprendre.

Serge est un collègue, qui m'a envoyé le texte que vous pouvez lire ici. En échange, je lui ai envoyé un texte qu'il publie sur son site. C'est bon, j'ai tout bien expliqué ?

Donc vous allez commenter son texte ici tandis que pour les commentaires à propos du mien, il faut aller chez lui, parce que si vous commentez chez moi le texte que j'ai laissé chez lui et vice-versa, on ne va plus rien comprendre alors que, déjà aujourd'hui, je ne suis plus sûr moi-même d'avoir tout compris à cette initiative que j'ai pourtant initiée.

En gros, allez là-bas, chez Serge, pour me lire, et savourez Serge ici-même.



Ah, madame !

 

Vous ne connaissez pas mon nom, ne l'avez jamais su, et je ne me souviens plus du vôtre. Et pourtant ce nom, j'aurais eu tout loisir de le noter ce jour où, mutine et prompte à votre volant, vous aviez sous mes yeux copieusement grillé ce feu rouge, avec détermination et élégance, et que je vous avais donc, en tout bien tout honneur, sifflée. Mais j'écris tout de même cette lettre à vous virtuellement adressée, en escomptant vraiment que vous vous reconnaîtrez.

Vous êtes sortie de votre petite auto, toute de cotonnade crème en longue robe vêtue, jeune femme brune aux cheveux interminables et le câlin sourire en coin, pour m'adresser la parole de cet air vaguement dédaigneux de mannequin que les trop belles affichent, d'une voix un peu rauque, un peu trop lente, totalement irrésistible.

Notre échange, madame, infirma heureusement la première impression : vous n'étiez pas inabordable et, qui sait... Tout dans votre attitude, du port de tête à la gestuelle impeccables, disait la splendide brune accoutumée à briser voluptueusement les défenses naturelles du mâle en trois-pièces de directeur de marketing, gris croisé d'attaché de direction ou tenue bleu-flicard de bord de route, quelqu'uniforme, donc, qu'il portât. Ce fut un échange doux, satiné dirais-je, en tout cas pendant une jolie minute, jusqu'à ce que vous assimiliez que décidément, non, je ne me laisserais en rien fléchir.

Vous m'avez alors, en pétulant baroud d'honneur, adressé sur ce ton tellement femme -  ce ton que vous maniiez si bellement depuis le prologue de cette indéniable parade - une courte tirade aux limites ultimes de l'honnêteté et de la langueur qui résonne encore, ineffable nostalgie, en mon souvenir à peine teinté de regret :

- Mais enfin monsieur, admettons, admettons seulement…. Si vous n'étiez pas en service, nous nous entendrions certainement, non ? Vous m'auriez même demandé mon numéro, je me trompe ?

Ah la belle, la sournoise, la merveilleuse attaque, qui ne disait rien et qui promettait – mais promettait seulement - ce que je voulais entendre ; le bel appât, madame, que cette admirable formule rodée de petite et capiteuse trentenaire, stylée jusques au bout de vos doigts fins, cette quasi invite qui a suspendu un instant la bête amende, celle que je vous délivrai dans mon plus grand silence.

Vous êtes rentrée, madame, dans votre petite voiture en claquant la porte de toute la force de votre déception, et cela fit un bruit énorme. Non tant pour les points de permis que vous alliez à coup sûr perdre, mais plutôt je pense pour cet admirable exercice qui n'avait, contrairement à votre accoutumée, pas fait craquer le grand benêt dont vous aviez suavement monté en langoureuse émulsion les instincts prédateurs. Car oui, madame, pour ne rien vous celer, dans votre infernal charme j'étais tout près, vraiment, de me laisser perdre. Mais si dans les rets d'autres beautés je me tords aujourd'hui volontiers encore, apprenez que je ne succombe aux pièges du beau sexe que si le charme est partagé, et non quand fallacieusement la belle tente de me circonvenir.

Autrement dit tu méritais ta prune, grognasse, et tu l'as prise dans ta gueule.

Par Serge REYNAUD
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Lundi 14 septembre 2009

Chère Madame,

 

Vous ne connaissez pas mon nom. J’ai retrouvé le vôtre en fouillant dans mon placard récemment. Vous étiez l’objet d’un de mes rapports. Un de ceux qui font rire mes collègues proches car je mets un point d’honneur à y injecter tous les maigres talents dont ma plume est capable. Nous ne nous sommes jamais rencontrés mais nous nous sommes parlés au téléphone de nombreuses fois. Quand j’ai relu mon écrit, j’ai ressenti la même poigne sombre me broyer le cœur. Vous étiez au centre d’une histoire si totalement banale que c’en est à pleurer.

 

Vous étiez âgée. Très âgée. Vous vous dirigiez vers les trois chiffres clopin-clopant. On aurait pu avoir envie de vous applaudir, si le reste n’avait pas été si triste. Vous viviez seule. Dans votre appartement de la Cour des Miracles. Pas dans une cité ou un quartier pourri. Non, autrefois, vous aviez une situation ou peut-être, feu votre époux, j’avoue que je ne m’en souviens plus. Mais je me souviens parfaitement que vous étiez une personne ayant reçu une très stricte éducation. Que vous aviez un phrasé qui me laissait rêveur et que jamais vous ne vous permettiez le moindre écart de langage.

 

Vous aviez acquis votre appartement il y avait bien longtemps. Dans un temps où ce quartier était magnifique. Au pieds des remparts de l’ancienne ville fortifiée. Dans un temps où la vie vous souriait. Dans un temps où l’avenir vous baignait de ses promesses. Dans un temps où le quartier n’était pas un repaire de squats pour marginaux revendicatifs d’un mode de vie dit alternatif qui n’est que prétexte à l’assouvissement de plus vils instincts. Dans un temps où il n’existait pas de gouffre entre le discourt de vos voisins et leurs comportements. Dans un temps où il faisait bon vivre là.

 

Lorsque nous nous sommes parlé la première fois, j’ai déclenché le branle-bas de combat. Vous avez vu débarquer chez vous une horde de barbares en arme, fermement décidée à en découdre avec le salopard qui osait s’introduire par votre fenêtre pour vous dépouiller des maigres ressources qui vous restaient encore. Vous savez, Madame, nous ne sommes pas exactement des tendres, mais je suis convaincu que parmi la flicaille qui vous a côtoyée, je ne suis pas le seul que vous ayez touché.

 

Hélas, Madame, mille fois hélas, je compris plus tard que le problème était bien plus profond que cela. Car, Madame, je n’ai jamais pu vous le dire au cours de nos conversations mais il n’est pas possible que la femme de ménage qui travaillait pour vous il y a quinze ans, revête votre robe de mariée pour passer à travers votre fenêtre, sans la détruire, afin de vous voler vos économies. Madame, je ne vous l’ai jamais dit car ça ne servait à rien: vous perdiez l’esprit. Nous pouvons combattre les malandrins de la pire espèce. Nous pouvons nous opposer aux salopards les plus ignobles. Mais nous ne pouvions rien pour vous. Et je vous prie de croire, Madame, que cela m’empli d’une tristesse que j’ai encore aujourd’hui du mal à exprimer pleinement.

 

Bien sûr, nous avons continué à parler. Vous avez continué à m’appeler. Cependant, je ne pouvais pas monopoliser la Police pour un problème que je la savais impuissante à régler. Ce que je regrettais du plus profond de mon âme, croyez le. De plus, savoir que vous n’étiez pas en danger, que vous n’encourriez pas un de ces périls qui sont mon métier, Madame, ne me permettait pas pour autant de trouver les mots qui aurait pu vous apporter le réconfort. Aujourd’hui encore, je ne pense pas que ces paroles existaient mais cette certitude ne vous a rien apporté non plus.

 

Je ne pense pas me tromper en affirmant que vous viviez l’enfer. Convaincue que vous étiez victime de vos fantômes et convaincue que la Police ne faisait rien pour vous secourir. Ce qui n’est pas totalement faux mais pas totalement vrai. Je souhaitais vous adresser cette lettre pour vous le dire, Madame.

 

Vos incessants coups de fils me mettaient mal à l’aise, Madame. Certes parce qu’ils m’accaparaient mais surtout, je m’en suis aperçu par la suite, car ils me mettaient face à mon impuissance. Je ne pouvais rien pour vous et j’en enrageais. J’ai donc sorti ma plume. Pour la première fois de ma carrière, j’ai laissé de côté mon phrasé purement administratif et formel pour vomir mes tripes sur un rapport. J’ai donné tout ce que je pouvais pour faire comprendre à ma hiérarchie que votre situation n’était pas acceptable. Que certes nous n’avions pas les moyens de vous venir en aide mais que nous avions la possibilité de signaler votre cas à qui de droit.

 

Aujourd’hui, je pense que j’ai trop tardé. Et pour cela, Madame, je vous présente mes plus humbles excuses.

 

La suite, vous ne la connaissez qu’en partie, hélas. Mon rapport n’a rien fait. En tout cas, rien de visible dans l’immédiat. Alors j’ai récidivé. Au moins trois ou quatre fois. Une nuit, n’y tenant plus, j’ai demandé à mon Lieutenant d’aller vous voir afin de m’appuyer dans mes démarches. La joie que vous avez exprimée au téléphone, lorsque je vous ai expliqué qu’un Officier de Police venait chez vous pour prendre la mesure de votre problème m’a, je crois, été encore plus douloureuse que votre détresse. Car, même si vous n’en aviez pas conscience, il ne pourrait faire que ce que j’avais déjà fait. Mais j’espérais que l’appui de son grade accélèrerait les choses.

 

Il a écrit lui aussi. Sûrement de la même façon que moi. C’est un homme droit et bon. Et je dois vous avouer, Madame, que bien que je sois habité qu’une aversion quasi allergique pour une extrême majorité de ma hiérarchie, je respecte profondément cet homme. Autant comme un flic que comme un être humain. C’est pourquoi je suis convaincu qu’il a remué autant de ciel et autant de terre qu’il a pu pour vous venir en aide.

 

La finalité, Madame, vous ne la connaissez pas complètement, hélas. L’assistante sociale du commissariat a fini par décider de s’occuper de vous. Je choisi de croire qu’elle ne l’avait pas fait jusque là à cause des contraintes administratives car toute autre alternative m’est insupportable. Elle est venue au C.I.C.*, pendant la journée. Fort heureusement je n’étais pas là, et a prononcé cette phrase : « Je voulais m’occuper du cas de Madame X, mais elle est décédée hier. »

 

Comme je vous le disais plus tôt, j’ai trop tardé, Madame, et j’en suis plus que profondément navré. En partie à cause de moi, en tout cas je m’en sens responsable, vous avez fini votre vie en enfer. Vous êtes morte dans la peur. Et je ne suis pas certain d’un jour réussir à me le pardonner.

 

Il me faut pourtant vous remercier, Madame. Votre tragédie m’a enseigné. Je vous prie de croire que je suis maintenant particulièrement vigilant à n’importe quel cas qui pourrait ressembler de près ou de loin au vôtre. Et que désormais, je ne tarde plus, même si cela m’attire parfois quelques moqueries. De plus, Madame, je me suis juré que ceci n’arriverait pas à mes parents. Ce n’est peut-être qu’une maigre consolation. Mais je m’y accroche comme à une bouée de sauvetage.

 

Bien à vous, Madame, j’espère sincèrement et profondément que vous avez maintenant trouvé la paix.

 

 

 

 

 

C.I.C. : Centre d’Information et de Commandement.

Par Jayos
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Mardi 4 août 2009

Madame,

 

Je n’ai pas le moindre souvenir de votre nom. Vous ne devez pas avoir la plus petite idée du mien. Nous nous sommes pourtant rencontrés. Une fois. Un jour historique. Un jour de peur. Un jour surréaliste. Un jour où le monde a tremblé. Le 11 septembre 2001.

 

Les faits sont connus de tous. De vous comme de moi comme de tous ceux qui liront cette lettre. Et ce n’est pas sur eux que je veux revenir. Mais sur vous, sur moi, sur tous les autres, sur cette journée que j’ai le souvenir d’avoir vécu comme dans un autre monde.

 

Ce jour là, bien sûr, je travaillais, comme tout bon chat noir qui se respecte. J’étais d’après midi. Je suis arrivé au commissariat, comme d’habitude, un peu vaseux, pas complètement réveillé. Pas encore prêt à travailler. J’ai toujours quelques minutes de flottement qui généralement s’évacuent dans les vestiaires, lorsque je change de peau.

 

L’ancien qui tenait le standard nous en avait parlé avant que nous n’allions nous changer. Il avait entendu la nouvelle à la radio.

 

Ce collègue était très gentil. Mais il en avait trop vu, trop vécu ou trop subi pour ce qu’il pouvait supporter et il était devenu assez particulier de caractère. J’avais appris à le connaître. A savoir ce que je pouvais attendre et ne pas attendre de lui tout en essayant de rester le plus respectueux possible.

 

Certains ne l’aimaient pas mais nous le trouvions tous gentil. C’était ainsi. Il avait tendance à souvent répéter la même chose et nous avions tendance à ne plus l’écouter.

 

Je n’ai donc pas prêté attention à ses dires. Jusqu’à ce que je vois les images. Ces images qui ont fait le tour du monde. Il y avait une télévision à l’accueil que nous pouvions voir à travers les vitres du bureau du Chef de Poste.

 

Stupeur. Incompréhension. Nous en avons discuté entre nous. Bien sûr, comme la majorité de mes concitoyens, ce que j’ai pu dire ou entendre à ce moment là relevait de la conversation de comptoir. Nous ne savions rien, comme tout le monde mais nous en parlions tout de même. Nous sommes partis en patrouille, nous parlions toujours. Nous sommes revenus à plusieurs reprises, nous parlions toujours. C’était comme si en parler suffisamment longtemps pouvait nous permettre d’expliquer.

 

A chacun de nos passages au commissariat, nous assommions la collège Chef de Poste de questions : c’est elle qui avait la télévision. Elle finit par nous faire comprendre que tous ceux qu’elle croisait lui faisaient subir le même sort et que si nous pouvions le lui épargner, nous, ses collègues de brigade, elle en aurait été heureuse.

 

Au niveau Police Secours, cette journée fut l’une des plus calmes de ma carrière. Pas un seul appel. Et de notre côté, nous ne cherchions pas particulièrement à nous mettre quelque chose sous la dent.

 

Les gens semblaient ailleurs. Ils regardaient le ciel sans savoir ce qu’ils cherchaient. Stupidité ou inconscience, pas une fois la peur ne m’a effleuré. Pas une fois je n’ai pensé à la tour Montparnasse, pas vraiment proche, pas vraiment loin. Je n’y ai pas pensé et de toute façon je ne pouvais rien changer.

 

Quand nous n’en avons plus pu de parler,  nous nous sommes posés dans un coin, pour un contrôle routier. Juste comme ça, pour nous occuper. C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés madame, je vous ai contrôlée.

 

Vous étiez au volant d’une Twingo rouge si je me souviens bien. La quarantaine bien mise, pomponnée, avec de magnifiques cheveux très noirs. Vous m’avez regardé, ailleurs. Après quelques secondes, vous m’avez souri, l’air de dire : « C’est pour quoi ? »

 

Je vous ai demandé vos papiers, vous avez mis un peu de temps à les trouver. Je les ai regardé machinalement, sans vraiment les lire. J’ai fait le tour de votre voiture, machinalement toujours et je me suis surpris à regarder en l’air, alors qu’aucun immeuble ne m’entourait*.

 

Je vous ai rendu vos papiers, vous ai dit que vous pouviez y aller. Et vous avez mis la marche arrière au lieu de la première. Vous m’avez regardé à nouveau. M’avez souri. Ailleurs.

 

Vous avez mis la marche arrière quatre fois de suite. Vous n’étiez pas saoule. Vous étiez juste ailleurs. Je vous ai dit d’attendre. De prendre votre temps pour retrouver vos esprits.

 

Vous avez fini par retrouver la première. Vous êtes partie. J’ai arrêté de contrôler. Un de mes collègues est venu me voir, juste après. Livide.

 

Il m’a expliqué qu’il venait de contrôler un homme, au téléphone et au volant. Deux activités incompatibles pour nous. Il l’a fait garer et lorsqu’il est arrivé à sa hauteur, il s’est aperçu qu’il était en pleurs. Avant d’avoir pu annoncer le motif du contrôle, l’homme lui a dit :

 

« Je viens d’apprendre que ma fille est vivante, vous pouvez me faire tout ce que vous voulez, je m’en fiche complètement. »

 

Mon collègue n’a même pas regardé ses papiers. Il l’a fait patienter, le temps que ses yeux s’assèchent. Le temps qu’il puisse y voir quelque chose.

 

Nous avons regardé passer les voitures un petit moment puis nous sommes repartis. Nous avons attendu que la journée se termine. Nous n’avions pas le cœur d’en faire plus et nul ne nous l’a reproché.

 

Bien à vous Madame, où que vous soyez, quoique vous fassiez.

Par Jayos
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Mardi 14 avril 2009

Ma Maîtresse,

 

Il y a bien longtemps maintenant que nous nous connaissons. D’innombrables nuits nous avons passé ensemble. Tu m’as tenu compagnie quand j’étais seul. Tu m’as réconforté quand j’étais anxieux. Tu étais là quand j’étais triste.

 

Ma Maîtresse, tes formes voluptueuses hantent mes sens, ton parfum m’enivre, le souvenir de ton contact, toujours, m’empli d’un incontrôlable frisson.

 

Je suis venu vers toi à une époque où j’étais loin des miens. Entouré de gens pas toujours fréquentables, à faire des choses pas toujours utiles et bien souvent difficiles. Toujours tu m’as soutenu. Toujours tu es restée près de moi. Jamais tu ne m’as abandonné.

 

Ma Maîtresse, bien d’autres sont venus à toi. Pour les même raisons et pour de multiples autres. Parfois compréhensibles mais toujours mauvaises. Tu les as tous acceptés, comme tu m’as accepté. Tous ont connu tes faveurs, ta douceur et ton affection.

 

Tout ceci ne peut plus durer. Ta présence, petit à petit, m’insupporte, petit à petit, me détruit.

 

Ma Maîtresse, vieille salope, aujourd’hui je te quitte, j’arrête de fumer.

 

 

 

 

Pour ceux que ça intéresse, non je n’ai pas arrêté de fumer mais j’avais envie de publier ce texte. Et comme c’est un peu moi qui décide…

Par Jayos
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Mardi 3 mars 2009

Cher HommeDesChamps,

 

Je me souviens parfaitement de votre nom et peut-être vous souvenez vous du mien. Vous avez été mon dernier professeur de français. J’étais alors en classe de première, dite scientifique, et j’étais une superbe feignasse, il faut le reconnaître.

 

Si aujourd’hui je pouvais avoir la chance de suivre à nouveau vos cours, j’en tirerais un plaisir infini. Cependant, à l’époque, je m’en contrefichais et allais même, dans votre dos, jusqu’à clamer haut et fort que je ne comprenais pas leur utilité. Je l’ai déjà dit : on est jeunes, on est cons mais qu’est-ce qu’on est jeunes !

 

Vous ne m’avez jamais fait la moindre remarque car, quoique profondément rebuté, je suis toujours resté très discipliné et, malgré tout, attentif. Même au comble de l’ennui, il m’était impensable de perturber votre cour, ni aucun autre d’ailleurs. Donc, pour m’occuper, j’écoutais et je prenais des notes.

 

Il va de soi, paresseux comme je l’étais, que j’avais des notes lamentables. Trois types d’épreuves allaient nous être proposées au BAC. Une seule d’entre elles m’inspirait vaguement et me permettait périodiquement d’effleurer la moyenne. Les deux autres, que vous nous imposiez avec la même régularité, me permettaient de flirter avec les gouffres les plus abyssaux du contrôle continu scolaire.

 

A l’approche de l’examen, stress aidant, j’ai appris par cœur ou presque les notes prises en cour. Me planter à un examen trop dur pour moi : soit. Mais me présenter les mains dans les poches sans m’être préparé : hors de question.

 

Le résultat, peut-être vous en souvenez vous, fût un miracle. A l’épreuve écrite, j'ai choisi le sujet qui me convenait le mieux. Sans faire d’étincelles, je m’en suis tiré honorablement. A l’épreuve orale, je me suis appuyé sur vos notes et j’ai eu la chance de tomber sur un texte que j’appréciais (Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée de Victor Hugo). Je régurgitai aussi fidèlement que possible le savoir dont je m’étais gavé récemment. Apparemment, je m’en tirai brillement et récoltai un seize inespéré.

 

Je vous ai croisé au lycée, l’année suivante et vous m’avez dit quelque chose que je n’ai jamais oublié. « J’ai appris que vous aviez eu un bon résultat à l’oral. Vous aviez des difficultés avec moi mais vous vous en êtes bien sorti. Je suis content pour vous. » Vous m’auriez dit « Tu as eu de la chance, tu n’as rien fait toute l’année et tu n’as travaillé que pour l’examen. » je ne vous aurais pas contredit car c’était la stricte vérité. Cependant non, avec beaucoup de modestie, vous avez insinué que votre méthode d’enseignement ne m’était peut-être pas adaptée.

 

Vous n’imaginez pas ce que ces phrases ont été pour moi. Vous n’imaginez pas ce qu’est, pour un petit crétin de quinze ou seize ans, de voir un homme capable de se remettre en cause après une à deux décennies d’enseignement. Vous m’avez appris plus en trente secondes qu’en un an. Vous m’avez appris qu’il n’y a pas de certitude. Qu’on n’arrive jamais à la perfection professionnelle. Qu’on ne peut s’en approcher qu’au prix d’une constante remise en question. Vous m’avez montré comment réagi un homme digne de ce nom lorsqu’il aspire à devenir un bon professionnel. Et pour cela je dois vous remercier.

 

Cependant, vous devez vous douter que je ne vous adresse pas cette lettre uniquement pour raconter ma petite vie insignifiante. Je vous écris car nous nous sommes reparlé il y a quelques temps mais nous ne pouvez pas le savoir. C’était un soir où un rallye automobile se courrait dans la ville où vous habitez et où je travaille. Vous m’avez téléphoné ce soir là sans savoir que c’était moi.

 

Une voiture de course, c’est joli, ça va vite mais c’est très bruyant. Je conçois tout à fait qu’au bout de plusieurs heures de compétition les riverains en soient excédés. Vous m’avez donc téléphoné pour me demander, en substance, de mettre fin à l’épreuve et de rétablir la tranquillité publique.

 

Cependant vous ne l’avez pas fait en ces termes. Devant mon constat d’impuissance à accéder à votre requête et bien que vous soyez resté d’une politesse exemplaire, vous m’avez tenu un discours digne du dernier des abrutis. Plein de clichés et de non-sens policiers.

 

Vous vous étiez présenté au début de notre entretient. Je me suis alors dit qu’après avoir répondu à votre question, que je ne connais pas encore, j’allais m’identifier également et vous donner de mes nouvelles. Peut-être même vous expliquer ce que j’ai raconté précédemment. Vous avez raccroché sans m’en donner l’occasion et notre conversation m’en avait ôté l’envie.

 

Je sais l’homme que vous êtes et j’éprouve toujours le plus profond respect pour vous. J’ose présumer que vos propos n’étaient que le reflet de votre exaspération. Et c’est là que je voulais en venir. Si un personnage tel que vous peut tenir ce langage lorsqu’il s’adresse à la Police et parce qu’il s’adresse à la Police, je vous laisse imaginer ce que des gens qui n’ont pas vos qualités peuvent nous dire. Cela en est même presque systématique et je pense que je  ne suis pas loin de parler de conditionnement.

 

Non pas un conditionnement volontaire ou imposé par une quelconque puissance étatique malveillante. Je parle d’un conditionnement de fait, s’étalant sur des années de pratique. Je pense fortement que ce processus est un des facteurs qui fait de nous, policiers, des gens au caractère bien particulier. A la tournure d’esprit et aux réactions parfois inhabituelles. Imaginez comment vous seriez si une grande proportion des gens à qui vous avez affaire se comportaient comme des crétins. Et surtout, imaginez la difficulté que vous auriez, aussi bien lors du service qu’en dehors, à différencier un véritable abruti pure souche d’un monsieur tout le monde excédé par les circonstances.

Bien souvent il m’arrive de réagir à certains propos ou à certaines situations et de me dire à posteriori que c’est ce conditionnement qui parle. A mon sens c’est l’une des plus grandes difficultés qu’il nous faut affronter.


Bien à vous, cher HommeDesChamps, je dois vous remercier une nouvelle fois de m'avoir fait comprendre ça. J’espère que vous en avez inspiré d’autres.

 

 

 

Sensei : (japonais) Professeur.

Par Jayos
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Jeudi 12 février 2009

Chère Barbie,

 

Je sais parfaitement que tu ne t’appelles pas Barbie et je te prie de me pardonner pour ce surnom que tu n’aimeras sûrement pas. Tu dois, je pense, te souvenir de moi, nous nous sommes rencontrés à maintes reprises.

 

Tu étais (tu es sûrement toujours) jolie comme un cœur avec tes cheveux de paille. Tu venais d’être affectée dans le commissariat et nous ne te connaissions pas. Je pense que je me souviendrai toujours du jour où j’ai décidé que tu étais fréquentable.

 

Mais je dois d’abord parler d’une petite chose pour que les gens qui me lisent (oui, il y en a, enfin je crois) comprennent cette petite histoire. Il y avait, à ce moment là, une campagne de publicité pour des plats préparés qu’ils suffisaient de passer sept minutes au micro-ondes. J’ai totalement oublié le nom de la marque mais je me souviens que les affichent montraient une blonde, forcément magnifique dans le monde des médias, et disaient : « Sept minutes d’intelligence par jour. ». Sous-entendant que cette plantureuse créature n’était capable d’un raisonnement logique que pendant le temps de préparation du produit.

 

Nous étions en voiture, j’étais passager avant, toi sac de sable* et le chauffeur qui n’était pas le dernier pour la rigolade t’a demandé ton avis sur l’affiche que nous venions de croiser et qui reprenait ce slogan. Forcément je n’ai pu m’empêcher d’abonder dans son sens.

 

Tu as penché sont adorable frimousse sur le côté et tu nous as répondu :

 

-         Euh… Je sais pas, sept minutes c’est super long quand même.

 

Nous avons bien sûr explosé de rire et j’ai tout de suite su que nous étions fait pour nous entendre. Tu es l’une des seules, voir la seule, avec qui j’ai gardé contact. Même si nous ne nous parlons qu’approximativement tous les six mois et que nous nous quittons en nous promettant de ne pas attendre encore six mois pour nous reparler.

 

Bien à toi, chère Barbie, je te souhaite tout ce qu’il y a de meilleur à te souhaiter.

 

 

* L’expression «  sac de sable » désigne le passager arrière d’une voiture de patrouille.

Par Jayos
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Mardi 20 janvier 2009

Chère Madame, cher Monsieur,

 

Je ne connais pas votre nom, vous ne connaissez pas le mien. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Cependant vous n’êtes pas un personnage imaginaire comme il m’arrive d’en inventer. Vous étiez magistrat, ou magistrate, je n’en sais rien et je n’en ai cure. Vous étiez, et vous êtes probablement toujours, l’Etat, la réponse de l’Etat.

 

Lorsque je suis arrivé au commissariat de Loin-Là-Bas, tout jeune flicard, juste sorti de l’école, j’ai eu affaire à un malfrat. Car celui-là n’était pas un jeune désoeuvré, un rejeté ou un égaré. Non. C’était un voyou, une pourriture, un déchet. Il était en Garde à Vue (encore) pour des faits particulièrement graves.

 

-         Cette fois, il va aller au ballon, disait-on dans les couloirs.

 

Différentes procédures pour stupéfiants, vols, recels, violences et j’en passe, lui avaient valu un joli bagage de dix huit mois de sursis.

 

-         Cette fois, il va aller au ballon.

 

Je le surveillais parce qu’au cours d’un règlement de compte entre bandes, il avait fendu le crâne d’un de ses opposants avec une manivelle de cric. Sa victime, qui n’avait de victime que le nom tant son palmarès était impressionnant, était à ce moment là à l’hôpital, dans le coma.

 

-         Cette fois, il va aller au ballon.

 

Confronté au frère du blessé, il lui a sauté dessus et lui a brisé le nez sous les yeux de l’O.P.J.

 

-         Cette fois, il va aller au ballon.

 

Jugé en comparution immédiate, vous l’avez laissé ressortir libre du tribunal avec vingt quatre mois de sursis.

 

-         Cette fois non plus, il n’est pas allé au ballon.

 

Vous me direz peut-être que la justice n’est pas un capharnaüm. Qu’on n’y fait pas n’importe quoi. Qu’il y faut y appliquer la loi. Qu’on y a, comme dans la police, les mains liées. Et c’est probablement vrai… Dans une certaine mesure.

 

Car, voyez-vous, je ne suis qu’un humble Gardien de la Paix. Une brute décérébrée pour certains. Ce qui, dans une certaine mesure également, est vrai. Mais permettez moi de vous raconter une autre anecdote.

 

Il y avait, dans le ressort géographique du commissariat de Près-De-Chez-Moi, une femme. Une loque, un autre déchet d’une autre nature, dont la vie avait probablement été une tragédie. Elle avait plusieurs enfants qui lui avaient été retirés par décision de justice. Ce qui était probablement la meilleure chose qui puisse leur arriver.

 

Cette femme remuait ciel et terre pour récupérer sa progéniture. Elle allait crier scandale, tantôt au commissariat, tantôt à la préfecture et tantôt au tribunal. De guerre lasse, une substitue décida de la recevoir pour lui expliquer que ses enfants ne lui seraient pas rendus. Au cours de l’entretient, cette femme s’est levée et a giflé la magistrate. Elle est repartie du tribunal dans un fourgon de police pour passer quinze jours en prison.

 

-         Cette fois, elle est allée au ballon.

 

Vous m’expliquerez que ces deux cas particuliers n’ont rien à voir entre eux. Ce qui est vrai. Qu’ils ne se sont pas passés dans le ressort du même parquet. Ce qui est vrai. Et que, non, en France, il n’y a pas deux poids et deux mesures… Ce qui est bien imité.

 

Bien à vous, Madame, Monsieur, je vous souhaite d’avoir un jour la possibilité et les moyens de pouvoir faire votre travail dans les meilleures conditions.

Par Jayos
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Samedi 10 janvier 2009

Chère mademoiselle,

 

Je ne connais pas votre nom, vous ne connaissez pas le mien. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Vous êtes le personnage principal d’une petite anecdote que m’a raconté un de mes collègues il y a quelques temps.

 

Il était en charge de la surveillance des cellules de Garde à Vue lorsque vous vous êtes rencontrés. Fraîche, pimpante et légèrement éméchée, vous étiez rieuse, ironique et incisive. Tout juste sortie de l’adolescence, vous étiez là pour une affaire de stupéfiants sans réelle gravité… Dans votre esprit. D’où votre révolte naissante, notamment contre mon collègue qui représentait, à vos yeux, l’institution. Il m’a confié avoir obtenu une petite vengeance en vous faisant découvrir votre hébergement pour la nuit.

 

Qui n’a jamais vu une cellule de Garde à Vue peut avoir du mal à comprendre. Les nettoyages quotidiens qu’elles subissent ne parviennent pas jamais à en effacer totalement la crasse, les déjections de toutes sortes, les graffitis (que malgré notre vigilance nous ne parvenons pas toujours à empêcher) et surtout l’odeur dont elles sont imprégnées.

 

Votre sourire provocateur a immédiatement disparu. Vous vous êtes assise sur le banc du bout des fesses, le plus loin possible de votre compagne d’infortune. Jeune fille de bonne famille que vous sembliez être, la tenue de celle-ci, par sa légèreté, ne vous a laissé aucun doute sur ses activités. Elle était ce qu’on appelle dans le métier : une routière.

 

Malgré vos flagrantes différences, la promiscuité fit que vous ne putes (sans mesquin jeu de mot) que discuter avec elle. Vous lui expliquâtes donc que votre consommation de stupéfiants, légère, occasionnelle et festive, ne justifiait en rien la retenue dont vous faisiez l’objet. Elle vous répondit ceci :

 

Moi aussi, j’ai commencé pour faire la fête. Aujourd’hui j’ai trente cinq ans, j’ai le sida, l’hépatite et, tous les jours, je suce des bites sur le trottoir pour avoir ma dose en attendant de crever.

 

Et elle vous a parlé. Toute la nuit. Elle vous a présenté sa vie. La vie. Comme seuls les gens de son espèce et de la mienne peuvent la connaître. Elle ne vous a fait aucun cadeau, ne vous a rien caché. Elle a utilisé ses mots à elle. Rugueux et percutants. Vous vous êtes aperçu, petit à petit, que ce que vous aviez devant vous n’était pas seulement ce qu’on appelle pudiquement une fille de mauvaise vie mais surtout votre futur. Votre futur possible.

 

En sortant vous avez dit à mon collègue.

 

Je ne vous dis pas au revoir, je vous dis adieu car nous ne nous reverrons jamais.

 

J’aime à croire que cette vaccination vous a servi.

 

Bien à vous, mademoiselle, puissiez vous ne plus jamais avoir affaire à un policier.

 

Bien à vous, chère routière, j’espère de tout cœur que vous avez sauvé une vie cette nuit là, à défaut d’avoir sauvé de la vôtre.

Par Jayos
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Mardi 9 décembre 2008

Cher Brigadier.

 

Je me souviens parfaitement de votre nom, peut être vous souvenez vous encore du mien. Nous nous sommes rencontrés il y a un petit moment maintenant à l’Ecole Nationale de Police de Loin-de-chez-moi où j’ai fait mes classes de Policier Auxiliaire.

 

Vous m’avez appris pas mal de choses Brigadier, il y a longtemps, et je m’en souviens comme si c’était avant-hier (ça commence à se défraîchir). Vous nous répétiez sans cesse « c’est la routine qui tue le couple et c’est la routine qui tue le policier ».

 

Vous nous avez également appris la légitime défense. Mon Dieu que ça semblait compliqué dans votre bouche. Vous nous parliez d’atteinte injustifiée, réelle et actuelle à laquelle on répliquait par une riposte simultanée, proportionnelle et nécessaire. Ce n’était ni plus ni moins que la définition légale de la légitime défense telle qu’elle est décrite dans le Code Pénal. Vous êtes ensuite revenu sur chacun de ces mots pour nous les expliquer comme vous le pouviez. Vous avez fait comme on vous disait de faire. Dans l’ensemble nous avons compris ce que vous vouliez nous transmettre et c’est le principal. Je me permets cependant de vous adresser cette petite lettre pour vous expliquer une autre façon de faire comprendre la légitime défense que j’ai apprise bien plus tard.

 

Elle se présente sous la forme d’un petit conte.

 

Il existait dans le Japon médial un guerrier sans pareil. Un duelliste hors pair qui jamais n’avait été vaincu. Lorsqu’il vit la fin de son existence poindre à l’horizon il décida de transmettre son savoir et de prendre sous son aile cinq disciples.

 

Tous étaient de formidables combattants, forts, rapides et intelligents. L’un d’eux cependant surclassait les autres en tout point si ce n’est en agressivité. A la mort de leur maître, ils fondèrent chacun une école, en accord avec leurs styles respectifs.

 

Le plus doué des cinq enseignait la voie de la non violence. Encourageait ses élèves à ne jamais accepter un duel et à ne jamais se battre. Lorsqu’on venait le défier, il refusait toujours. Il allait même jusqu’à baiser les pieds de ses adversaires pour éviter le combat.

 

Ses condisciples jugeaient cette attitude indigne des enseignements qu’ils avaient reçus. Une nuit, pour préserver la mémoire de leur maître, ils s’introduisirent dans l’école du cinquième pour l’assassiner.

 

Il les tua tous les quatre.

 

Cette histoire est racontée dans certains dojo afin que les enfants puissent toucher du doigt la notion de légitime défense. Je la trouve plus attrayante et plus parlante que celle du Code Pénal.

 

Bien à vous, cher Brigadier, quoique vous fassiez maintenant.

Par Jayos
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