La théorie du survêtement jaune.
Cher monsieur,
Je ne connais pas votre nom : vous êtes un personnage fictif et je ne me suis pas donné la peine de vous en trouver un. Par conséquent, vous ne connaissez pas le mien. Nous ne nous sommes donc jamais rencontrés mais d’autres, moins fictifs que vous, ont déjà rencontrés certains de mes collègues, pas du tout fictifs eux.
Votre rencontre eut lieu dans des circonstances tout à fait particulières. Celles que nos hautes instances hiérarchiques, dans toute leur magnifique sagesse, appellent des Violences Urbaines. Pour ceux qui ne connaissent pas cette expression au combien reprise en cœur par tous ces fumeux médias dont on nous abreuve en permanence et qui sont bien plus abrutissants que deux cent décibels de musique techno (et pourtant Dieu sait que…), des violences urbaines ce n’est ni plus ni moins qu’une émeute dont on tait le nom. Car, comprenez bien, les gens, bêtes comme ils sont, on leur dit « émeute » et tout de suite ils courent au supermarché commencer à faire des provisions de sucre et de café. Par contre on leur dit : « violences urbaines » et là tout de suite ça va mieux, c’est moins grave.
- Madame, que pensez vous des récentes violences urbaines qui ont enflammé *Insérez une région de votre choix* ?
- Oh, bah, vous savez moi monsieur, j’habite à la campagne, alors tout ce qui est urbain ça ne me concerne pas vraiment.
Chez nous, en plus d’officialiser cette débilité de dénomination, nous parlons aussi de M.O. (Maintient de l’Ordre). Ce n’est ni plus ni moins que de ramasser son casque, récupérer un bouclier dans un coin et s’en aller en procession vers un lieu donné où doit se tenir une manifestation. Généralement, on reste quelques heures dans les cars, soit à ne rien foutre, soit à jouer aux cartes (qui sur le plan de la productivité revient à peu près au même), soit (généralement c’est dans ce groupe là que je me retrouve) à raconter des conneries avec les copains pour tuer le temps (ce qui n’est toujours pas productif). Et, une fois qu’on a bien rigolé, on remonte dans les cars (pour ceux qui en sont descendu) et on rentre à la maison.
Ca, c’est ce qui se passe, quand le commun des mortels, à savoir le bon père et la bonne mère de famille, autrement dit des gens civilisés, sont là pour dire bien fort qu’il y en a marre de *ajoutez la revendication de votre choix*. Et, franchement, quand nous avons affaire à des gens comme ça, il n’y a pas lieu que ça se passe autrement. Mais seulement voilà, dans certaines manifestations, il y a les gens qui manifestent et les gens qui ne manifestent pas. Comme on dit dans les reportages du vingt heure : « Et là, c’est le drame. »
Que se soient ceux qui restent à la fin des manif pour avoir le plaisir de tout péter, ceux qui se réunissent dans les lieux publics pour se taper sur la gueule/taper sur la gueule des gens (rayez la mention inutile) ou plus universellement nous taper sur la gueule, ils finissent tous plus ou moins de la même façon. A noter simplement que dans le cas des dites violences urbaines, on ne passe pas par la case manif-cortège-déconnade avant. Pour nous, changement d’ambiance radical. On met les casques, on prend les boucliers (on en a pas tous un mais comme je fais toujours partie des plus gros généralement on m’en met un dans les mains) et on se met en rang d’oignons, les boucliers devant (ça parait logique, mais on lève les mains au ciel en criant : « enfin quelque chose de logique dans la police ! ») et on attend.
Imaginez vous, debout, pas tout à fait de profil mais pas tout à faire de face, pas tout à fait droit mais pas tout à fait courbé, un bouclier sur un bras, une matraque dans l’autre main, avec quelqu’un derrière vous qui vous tient toujours l’épaule. Serré, à droite comme à gauche par vos petits camarades dans la même position que vous.
Imaginez vous, un casque sur la tête, généralement mal ajusté parce que vous n’avez pas réussi à faire mieux, avec des courroies de cuir qui vous irritent le menton et le cou, crevant de chaud, la visière baissée donc totalement embuée en train d’essayer de voir ce qui se passe à travers le bouclier qui n’a de transparent que le nom.
Imaginez vous, au milieu des cris. Aussi bien des insultes qui viennent d’en face que des collègues qui annoncent les arrivées de projectiles. On vous pousse dans un sens, on vous retient dans l’autre. Des crétins, tout leur courage rassemblé car ils sont sûrs que nous n’avons pas encore l’ordre de bouger, viennent mettre des coups de pieds dans les boucliers. Ca remue, ça secoue. Et imaginez enfin que tout ceci dure pendant des heures. Si vous réussissez à visualiser tout ça, vous aurez une petite idée de ce que l’on ressent durant un M.O.
Tous autant que nous sommes, nous nous mettons la pression nous même. Nous nous agaçons, nous nous énervons. Avant de commencer ça, nous sommes des gens tout ce qu’il y a de plus banals. La plupart d’entre nous sont père ou mère de famille. Certains sont des artistes, musiciens, peintres, photographes, écrivains (non je ne me considère pas comme un artiste moi-même). Certains sont de vrais nounours, doux comme des agneaux (ça oui par contre, je fais bien partie de cette catégorie là). Et tous autant que nous sommes, nous n’avons qu’une seule idée à ce moment là : c’est rendre les coups que nous recevons.
Et vous, monsieur le personnage imaginaire, qui n’aviez peut être pas prémédité votre coup mais tout au moins possédez assez de volonté de nuire pour ne pas être parti avant et vous réjouissez d’un affrontement avec les forces de l’ordre, n’avez pas prévu un ou deux points de détail ce matin là, en mettant votre plus beau jogging jaune canari pétant (cette théorie s’applique aussi aux joggings blancs et à tout autre vêtement de couleur très vive).
Il faut comprendre, qu’entre la visière (qui porte déjà de multiples rayures), la buée qui recouvre la visière et le bouclier (lui-même tout aussi rayé que la visière), nous ne voyons absolument rien si ce n’est des taches de couleur floues qui s’agitent avec plus ou moins d’énergie. Et que lorsque l’ordre est donné de lâcher les fauves (car à ce moment là nous sommes plus des fauves que des êtres humains) vous recevez sur la tête ce qu’on appelle par chez moi « une avalanche de flics » car la tâche la plus visible, celle sur laquelle nous nous focalisons est bien cette tâche jaune canari qui nous attire l’œil depuis le début.
Moralité : en toute circonstance, la discrétion paye.
Moralité de la moralité : le survêtement jaune est du plus mauvais goût.
Bien à vous.