911.
Madame,
Je n’ai pas le moindre souvenir de votre nom. Vous ne devez pas avoir la plus petite idée du mien. Nous nous sommes pourtant rencontrés. Une fois. Un jour historique. Un jour de peur. Un jour surréaliste. Un jour où le monde a tremblé. Le 11 septembre 2001.
Les faits sont connus de tous. De vous comme de moi comme de tous ceux qui liront cette lettre. Et ce n’est pas sur eux que je veux revenir. Mais sur vous, sur moi, sur tous les autres, sur cette journée que j’ai le souvenir d’avoir vécu comme dans un autre monde.
Ce jour là, bien sûr, je travaillais, comme tout bon chat noir qui se respecte. J’étais d’après midi. Je suis arrivé au commissariat, comme d’habitude, un peu vaseux, pas complètement réveillé. Pas encore prêt à travailler. J’ai toujours quelques minutes de flottement qui généralement s’évacuent dans les vestiaires, lorsque je change de peau.
L’ancien qui tenait le standard nous en avait parlé avant que nous n’allions nous changer. Il avait entendu la nouvelle à la radio.
Ce collègue était très gentil. Mais il en avait trop vu, trop vécu ou trop subi pour ce qu’il pouvait supporter et il était devenu assez particulier de caractère. J’avais appris à le connaître. A savoir ce que je pouvais attendre et ne pas attendre de lui tout en essayant de rester le plus respectueux possible.
Certains ne l’aimaient pas mais nous le trouvions tous gentil. C’était ainsi. Il avait tendance à souvent répéter la même chose et nous avions tendance à ne plus l’écouter.
Je n’ai donc pas prêté attention à ses dires. Jusqu’à ce que je vois les images. Ces images qui ont fait le tour du monde. Il y avait une télévision à l’accueil que nous pouvions voir à travers les vitres du bureau du Chef de Poste.
Stupeur. Incompréhension. Nous en avons discuté entre nous. Bien sûr, comme la majorité de mes concitoyens, ce que j’ai pu dire ou entendre à ce moment là relevait de la conversation de comptoir. Nous ne savions rien, comme tout le monde mais nous en parlions tout de même. Nous sommes partis en patrouille, nous parlions toujours. Nous sommes revenus à plusieurs reprises, nous parlions toujours. C’était comme si en parler suffisamment longtemps pouvait nous permettre d’expliquer.
A chacun de nos passages au commissariat, nous assommions la collège Chef de Poste de questions : c’est elle qui avait la télévision. Elle finit par nous faire comprendre que tous ceux qu’elle croisait lui faisaient subir le même sort et que si nous pouvions le lui épargner, nous, ses collègues de brigade, elle en aurait été heureuse.
Au niveau Police Secours, cette journée fut l’une des plus calmes de ma carrière. Pas un seul appel. Et de notre côté, nous ne cherchions pas particulièrement à nous mettre quelque chose sous la dent.
Les gens semblaient ailleurs. Ils regardaient le ciel sans savoir ce qu’ils cherchaient. Stupidité ou inconscience, pas une fois la peur ne m’a effleuré. Pas une fois je n’ai pensé à la tour Montparnasse, pas vraiment proche, pas vraiment loin. Je n’y ai pas pensé et de toute façon je ne pouvais rien changer.
Quand nous n’en avons plus pu de parler, nous nous sommes posés dans un coin, pour un contrôle routier. Juste comme ça, pour nous occuper. C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés madame, je vous ai contrôlée.
Vous étiez au volant d’une Twingo rouge si je me souviens bien. La quarantaine bien mise, pomponnée, avec de magnifiques cheveux très noirs. Vous m’avez regardé, ailleurs. Après quelques secondes, vous m’avez souri, l’air de dire : « C’est pour quoi ? »
Je vous ai demandé vos papiers, vous avez mis un peu de temps à les trouver. Je les ai regardé machinalement, sans vraiment les lire. J’ai fait le tour de votre voiture, machinalement toujours et je me suis surpris à regarder en l’air, alors qu’aucun immeuble ne m’entourait*.
Je vous ai rendu vos papiers, vous ai dit que vous pouviez y aller. Et vous avez mis la marche arrière au lieu de la première. Vous m’avez regardé à nouveau. M’avez souri. Ailleurs.
Vous avez mis la marche arrière quatre fois de suite. Vous n’étiez pas saoule. Vous étiez juste ailleurs. Je vous ai dit d’attendre. De prendre votre temps pour retrouver vos esprits.
Vous avez fini par retrouver la première. Vous êtes partie. J’ai arrêté de contrôler. Un de mes collègues est venu me voir, juste après. Livide.
Il m’a expliqué qu’il venait de contrôler un homme, au téléphone et au volant. Deux activités incompatibles pour nous. Il l’a fait garer et lorsqu’il est arrivé à sa hauteur, il s’est aperçu qu’il était en pleurs. Avant d’avoir pu annoncer le motif du contrôle, l’homme lui a dit :
« Je viens d’apprendre que ma fille est vivante, vous pouvez me faire tout ce que vous voulez, je m’en fiche complètement. »
Mon collègue n’a même pas regardé ses papiers. Il l’a fait patienter, le temps que ses yeux s’assèchent. Le temps qu’il puisse y voir quelque chose.
Nous avons regardé passer les voitures un petit moment puis nous sommes repartis. Nous avons attendu que la journée se termine. Nous n’avions pas le cœur d’en faire plus et nul ne nous l’a reproché.
Bien à vous Madame, où que vous soyez, quoique vous fassiez.