Tristesse et solitude.

Publié le par Jayos

Chère Madame,

 

Vous ne connaissez pas mon nom. J’ai retrouvé le vôtre en fouillant dans mon placard récemment. Vous étiez l’objet d’un de mes rapports. Un de ceux qui font rire mes collègues proches car je mets un point d’honneur à y injecter tous les maigres talents dont ma plume est capable. Nous ne nous sommes jamais rencontrés mais nous nous sommes parlés au téléphone de nombreuses fois. Quand j’ai relu mon écrit, j’ai ressenti la même poigne sombre me broyer le cœur. Vous étiez au centre d’une histoire si totalement banale que c’en est à pleurer.

 

Vous étiez âgée. Très âgée. Vous vous dirigiez vers les trois chiffres clopin-clopant. On aurait pu avoir envie de vous applaudir, si le reste n’avait pas été si triste. Vous viviez seule. Dans votre appartement de la Cour des Miracles. Pas dans une cité ou un quartier pourri. Non, autrefois, vous aviez une situation ou peut-être, feu votre époux, j’avoue que je ne m’en souviens plus. Mais je me souviens parfaitement que vous étiez une personne ayant reçu une très stricte éducation. Que vous aviez un phrasé qui me laissait rêveur et que jamais vous ne vous permettiez le moindre écart de langage.

 

Vous aviez acquis votre appartement il y avait bien longtemps. Dans un temps où ce quartier était magnifique. Au pieds des remparts de l’ancienne ville fortifiée. Dans un temps où la vie vous souriait. Dans un temps où l’avenir vous baignait de ses promesses. Dans un temps où le quartier n’était pas un repaire de squats pour marginaux revendicatifs d’un mode de vie dit alternatif qui n’est que prétexte à l’assouvissement de plus vils instincts. Dans un temps où il n’existait pas de gouffre entre le discourt de vos voisins et leurs comportements. Dans un temps où il faisait bon vivre là.

 

Lorsque nous nous sommes parlé la première fois, j’ai déclenché le branle-bas de combat. Vous avez vu débarquer chez vous une horde de barbares en arme, fermement décidée à en découdre avec le salopard qui osait s’introduire par votre fenêtre pour vous dépouiller des maigres ressources qui vous restaient encore. Vous savez, Madame, nous ne sommes pas exactement des tendres, mais je suis convaincu que parmi la flicaille qui vous a côtoyée, je ne suis pas le seul que vous ayez touché.

 

Hélas, Madame, mille fois hélas, je compris plus tard que le problème était bien plus profond que cela. Car, Madame, je n’ai jamais pu vous le dire au cours de nos conversations mais il n’est pas possible que la femme de ménage qui travaillait pour vous il y a quinze ans, revête votre robe de mariée pour passer à travers votre fenêtre, sans la détruire, afin de vous voler vos économies. Madame, je ne vous l’ai jamais dit car ça ne servait à rien: vous perdiez l’esprit. Nous pouvons combattre les malandrins de la pire espèce. Nous pouvons nous opposer aux salopards les plus ignobles. Mais nous ne pouvions rien pour vous. Et je vous prie de croire, Madame, que cela m’empli d’une tristesse que j’ai encore aujourd’hui du mal à exprimer pleinement.

 

Bien sûr, nous avons continué à parler. Vous avez continué à m’appeler. Cependant, je ne pouvais pas monopoliser la Police pour un problème que je la savais impuissante à régler. Ce que je regrettais du plus profond de mon âme, croyez le. De plus, savoir que vous n’étiez pas en danger, que vous n’encourriez pas un de ces périls qui sont mon métier, Madame, ne me permettait pas pour autant de trouver les mots qui aurait pu vous apporter le réconfort. Aujourd’hui encore, je ne pense pas que ces paroles existaient mais cette certitude ne vous a rien apporté non plus.

 

Je ne pense pas me tromper en affirmant que vous viviez l’enfer. Convaincue que vous étiez victime de vos fantômes et convaincue que la Police ne faisait rien pour vous secourir. Ce qui n’est pas totalement faux mais pas totalement vrai. Je souhaitais vous adresser cette lettre pour vous le dire, Madame.

 

Vos incessants coups de fils me mettaient mal à l’aise, Madame. Certes parce qu’ils m’accaparaient mais surtout, je m’en suis aperçu par la suite, car ils me mettaient face à mon impuissance. Je ne pouvais rien pour vous et j’en enrageais. J’ai donc sorti ma plume. Pour la première fois de ma carrière, j’ai laissé de côté mon phrasé purement administratif et formel pour vomir mes tripes sur un rapport. J’ai donné tout ce que je pouvais pour faire comprendre à ma hiérarchie que votre situation n’était pas acceptable. Que certes nous n’avions pas les moyens de vous venir en aide mais que nous avions la possibilité de signaler votre cas à qui de droit.

 

Aujourd’hui, je pense que j’ai trop tardé. Et pour cela, Madame, je vous présente mes plus humbles excuses.

 

La suite, vous ne la connaissez qu’en partie, hélas. Mon rapport n’a rien fait. En tout cas, rien de visible dans l’immédiat. Alors j’ai récidivé. Au moins trois ou quatre fois. Une nuit, n’y tenant plus, j’ai demandé à mon Lieutenant d’aller vous voir afin de m’appuyer dans mes démarches. La joie que vous avez exprimée au téléphone, lorsque je vous ai expliqué qu’un Officier de Police venait chez vous pour prendre la mesure de votre problème m’a, je crois, été encore plus douloureuse que votre détresse. Car, même si vous n’en aviez pas conscience, il ne pourrait faire que ce que j’avais déjà fait. Mais j’espérais que l’appui de son grade accélèrerait les choses.

 

Il a écrit lui aussi. Sûrement de la même façon que moi. C’est un homme droit et bon. Et je dois vous avouer, Madame, que bien que je sois habité qu’une aversion quasi allergique pour une extrême majorité de ma hiérarchie, je respecte profondément cet homme. Autant comme un flic que comme un être humain. C’est pourquoi je suis convaincu qu’il a remué autant de ciel et autant de terre qu’il a pu pour vous venir en aide.

 

La finalité, Madame, vous ne la connaissez pas complètement, hélas. L’assistante sociale du commissariat a fini par décider de s’occuper de vous. Je choisi de croire qu’elle ne l’avait pas fait jusque là à cause des contraintes administratives car toute autre alternative m’est insupportable. Elle est venue au C.I.C.*, pendant la journée. Fort heureusement je n’étais pas là, et a prononcé cette phrase : « Je voulais m’occuper du cas de Madame X, mais elle est décédée hier. »

 

Comme je vous le disais plus tôt, j’ai trop tardé, Madame, et j’en suis plus que profondément navré. En partie à cause de moi, en tout cas je m’en sens responsable, vous avez fini votre vie en enfer. Vous êtes morte dans la peur. Et je ne suis pas certain d’un jour réussir à me le pardonner.

 

Il me faut pourtant vous remercier, Madame. Votre tragédie m’a enseigné. Je vous prie de croire que je suis maintenant particulièrement vigilant à n’importe quel cas qui pourrait ressembler de près ou de loin au vôtre. Et que désormais, je ne tarde plus, même si cela m’attire parfois quelques moqueries. De plus, Madame, je me suis juré que ceci n’arriverait pas à mes parents. Ce n’est peut-être qu’une maigre consolation. Mais je m’y accroche comme à une bouée de sauvetage.

 

Bien à vous, Madame, j’espère sincèrement et profondément que vous avez maintenant trouvé la paix.

 

 

 

 

 

C.I.C. : Centre d’Information et de Commandement.

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LGV 07/11/2009 21:31


"Dans un temps où il n’existait pas de gouffre entre le discourt de vos voisins et leurs comportements" ah bon ? elle est la voisine de notre président ?


Jayos 08/11/2009 13:48


Merci beaucoup. Premièrement pour avoir pris la peine de me laisser quelques lignes et deuxièmement parce que vous m'avez fait rire au réveil. C'est inestimable.

Cordialement.


nathalie 02/11/2009 21:16


cette culpabilité prouve un grand coeur et une belle humanité.
toutefois, sous cette peur que ressentait cette vieille dame se cachait peut être aussi un énorme besoin d'attention... attention que vous lui avez apporté au mieux et visiblement au delà du
raisonnable.
respect... :)


Jayos 03/11/2009 11:15



Et bien, même si je peux me tromper, je pense qu'elle croyait sincèrement à tout ce qu'elle me disait. Qu'elle n'allait pas forcément inventer tout ça pour accaparer mon attention. Et c'est ce
que je trouve le plus triste dans cette histoire.

Merci à vous d'avoir pris le temps de vous arrêter pour me laisser ces quelques mots.



requiem29 07/10/2009 10:21


...


Jayos 07/10/2009 14:44


Oui, aussi.


Serge REYNAUD 17/09/2009 15:18

Etre flic c'est courir, après les voleurs, après les honneurs, après les chiffres, après tout et n'importe quoi.
Non. Etre un flic, c'est aussi savoir s'arrêter. Chapeau, mec.

Jayos 19/09/2009 08:38


J'ai l'impression qu'on a tendence à l'heure et dans le contexte actuel à oublier trop facilement la première raison d'existence des forces de l'ordre: protéger. Nous n'en avons généralement pas le
pouvoir ni les moyens, matériels ou humains.

A qui la faute? A nous-même en premier lieu, je crois bien. Aux pouvoirs publics, très probablement. Aux gens aussi, dans une certaine mesure.

Mais dans tout ça, j'ai l'extrème naiveté de croire qu'à force de poser des graviers les uns sur les autres nous pouvons finir par bâtir une montagne.

Cette lettre est l'histoire d'un de ces cailloux que j'ai trop tardé à poser.

"Chapeau, mec." Cela me va droit au coeur, n'hésite pas un seul instant à le croire.

Merci Gabian/Serge, à bientôt.


BBK.mel 14/09/2009 21:57

Se sentir impuissant, quelle douleur, quelle rage cela crée-t-il !

Toujours un texte magnifique. Il est bon de te retrouver ainsi, même si tes mots sont rares.

Jayos 15/09/2009 01:16


Merci BBK.

Oui je ne suis pas très prolixe en ce moment. Rassure toi si cela t'inquiète, j'ai juste entrepris plusieurs choses simultanément et je manque de temps mais je me porte comme un charme.

A bientôt et merci encore, pour ta fidèlité à mon blog cette fois.

Bises.