Sensei.

Publié le par Jayos

Cher HommeDesChamps,

 

Je me souviens parfaitement de votre nom et peut-être vous souvenez vous du mien. Vous avez été mon dernier professeur de français. J’étais alors en classe de première, dite scientifique, et j’étais une superbe feignasse, il faut le reconnaître.

 

Si aujourd’hui je pouvais avoir la chance de suivre à nouveau vos cours, j’en tirerais un plaisir infini. Cependant, à l’époque, je m’en contrefichais et allais même, dans votre dos, jusqu’à clamer haut et fort que je ne comprenais pas leur utilité. Je l’ai déjà dit : on est jeunes, on est cons mais qu’est-ce qu’on est jeunes !

 

Vous ne m’avez jamais fait la moindre remarque car, quoique profondément rebuté, je suis toujours resté très discipliné et, malgré tout, attentif. Même au comble de l’ennui, il m’était impensable de perturber votre cour, ni aucun autre d’ailleurs. Donc, pour m’occuper, j’écoutais et je prenais des notes.

 

Il va de soi, paresseux comme je l’étais, que j’avais des notes lamentables. Trois types d’épreuves allaient nous être proposées au BAC. Une seule d’entre elles m’inspirait vaguement et me permettait périodiquement d’effleurer la moyenne. Les deux autres, que vous nous imposiez avec la même régularité, me permettaient de flirter avec les gouffres les plus abyssaux du contrôle continu scolaire.

 

A l’approche de l’examen, stress aidant, j’ai appris par cœur ou presque les notes prises en cour. Me planter à un examen trop dur pour moi : soit. Mais me présenter les mains dans les poches sans m’être préparé : hors de question.

 

Le résultat, peut-être vous en souvenez vous, fût un miracle. A l’épreuve écrite, j'ai choisi le sujet qui me convenait le mieux. Sans faire d’étincelles, je m’en suis tiré honorablement. A l’épreuve orale, je me suis appuyé sur vos notes et j’ai eu la chance de tomber sur un texte que j’appréciais (Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée de Victor Hugo). Je régurgitai aussi fidèlement que possible le savoir dont je m’étais gavé récemment. Apparemment, je m’en tirai brillement et récoltai un seize inespéré.

 

Je vous ai croisé au lycée, l’année suivante et vous m’avez dit quelque chose que je n’ai jamais oublié. « J’ai appris que vous aviez eu un bon résultat à l’oral. Vous aviez des difficultés avec moi mais vous vous en êtes bien sorti. Je suis content pour vous. » Vous m’auriez dit « Tu as eu de la chance, tu n’as rien fait toute l’année et tu n’as travaillé que pour l’examen. » je ne vous aurais pas contredit car c’était la stricte vérité. Cependant non, avec beaucoup de modestie, vous avez insinué que votre méthode d’enseignement ne m’était peut-être pas adaptée.

 

Vous n’imaginez pas ce que ces phrases ont été pour moi. Vous n’imaginez pas ce qu’est, pour un petit crétin de quinze ou seize ans, de voir un homme capable de se remettre en cause après une à deux décennies d’enseignement. Vous m’avez appris plus en trente secondes qu’en un an. Vous m’avez appris qu’il n’y a pas de certitude. Qu’on n’arrive jamais à la perfection professionnelle. Qu’on ne peut s’en approcher qu’au prix d’une constante remise en question. Vous m’avez montré comment réagi un homme digne de ce nom lorsqu’il aspire à devenir un bon professionnel. Et pour cela je dois vous remercier.

 

Cependant, vous devez vous douter que je ne vous adresse pas cette lettre uniquement pour raconter ma petite vie insignifiante. Je vous écris car nous nous sommes reparlé il y a quelques temps mais nous ne pouvez pas le savoir. C’était un soir où un rallye automobile se courrait dans la ville où vous habitez et où je travaille. Vous m’avez téléphoné ce soir là sans savoir que c’était moi.

 

Une voiture de course, c’est joli, ça va vite mais c’est très bruyant. Je conçois tout à fait qu’au bout de plusieurs heures de compétition les riverains en soient excédés. Vous m’avez donc téléphoné pour me demander, en substance, de mettre fin à l’épreuve et de rétablir la tranquillité publique.

 

Cependant vous ne l’avez pas fait en ces termes. Devant mon constat d’impuissance à accéder à votre requête et bien que vous soyez resté d’une politesse exemplaire, vous m’avez tenu un discours digne du dernier des abrutis. Plein de clichés et de non-sens policiers.

 

Vous vous étiez présenté au début de notre entretient. Je me suis alors dit qu’après avoir répondu à votre question, que je ne connais pas encore, j’allais m’identifier également et vous donner de mes nouvelles. Peut-être même vous expliquer ce que j’ai raconté précédemment. Vous avez raccroché sans m’en donner l’occasion et notre conversation m’en avait ôté l’envie.

 

Je sais l’homme que vous êtes et j’éprouve toujours le plus profond respect pour vous. J’ose présumer que vos propos n’étaient que le reflet de votre exaspération. Et c’est là que je voulais en venir. Si un personnage tel que vous peut tenir ce langage lorsqu’il s’adresse à la Police et parce qu’il s’adresse à la Police, je vous laisse imaginer ce que des gens qui n’ont pas vos qualités peuvent nous dire. Cela en est même presque systématique et je pense que je  ne suis pas loin de parler de conditionnement.

 

Non pas un conditionnement volontaire ou imposé par une quelconque puissance étatique malveillante. Je parle d’un conditionnement de fait, s’étalant sur des années de pratique. Je pense fortement que ce processus est un des facteurs qui fait de nous, policiers, des gens au caractère bien particulier. A la tournure d’esprit et aux réactions parfois inhabituelles. Imaginez comment vous seriez si une grande proportion des gens à qui vous avez affaire se comportaient comme des crétins. Et surtout, imaginez la difficulté que vous auriez, aussi bien lors du service qu’en dehors, à différencier un véritable abruti pure souche d’un monsieur tout le monde excédé par les circonstances.

Bien souvent il m’arrive de réagir à certains propos ou à certaines situations et de me dire à posteriori que c’est ce conditionnement qui parle. A mon sens c’est l’une des plus grandes difficultés qu’il nous faut affronter.


Bien à vous, cher HommeDesChamps, je dois vous remercier une nouvelle fois de m'avoir fait comprendre ça. J’espère que vous en avez inspiré d’autres.

 

 

 

Sensei : (japonais) Professeur.

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BBK.mel 09/03/2009 22:46

Comme quoi toute perception est liée à l'environnement du moment.

papa 06/03/2009 23:55

deux choses, la premiere, tu as l intelligence de te souvenir de ce moment où il a fait preuve de modestie, ensuite, le comportement ds gens est évidemment dû à la multitude de situation dans lesquelles on se confronte au public, on doit à la fois les protéger, les aider, les renseigner et aussi faire respecter des lois en attentant à leurs libertés, alors pour peu que ce ne soit pas leur journée, ils passent leurs petites colères sur le con au téléphone qui n'a pas toujours la réponse à leurs quetions. Mais je reste convaincu que dans le fond, le francais moyen aime bien les flics et sait que pour faire ce boulot, faut donner de sa personne. Mais de toutes façons, on le fait pas pour attendre la gratitude de quiconque, on est comme ça, on va au carton, jour après jour parce que finalement, on aime ce boulot. Alez courage

elhana 03/03/2009 16:07

Mais que crois-tu, Jayos ? Bien entendu, que le meilleur des hommes peut honteusement déraper ! Mais plutôt que de conditionnement, je me demande si ce n'est pas lié au rôle même du policier : assurer la sécurité. Cela veut donc dire que cette dernière est fragile. Et vous nous rappelez cette vérité... Normal qu'on ne vous aime pas, dans ce cas, non ?